L'affaire Klapahouk (retour au sommaire)





La sectorisation

Donnons la parole à l’Est Républicain du 13 janvier 1974 :

La sectorisation psychiatrique évoquée au Conseil général

Lors de la dernière réunion du Conseil général, le docteur Niederberger, conseiller général du canton de Wassy, a exposé un rapport préparé sur la sectorisation psychiatrique dans le département de la Haute-Marne. Nous en avons déjà parlé dans notre édition de samedi.

Le docteur Niederberger a d’abord précisé le terme de sectorisation :

La psychiatrie “ fermée ”, carcellaire du début du siècle disparaît et si l’hôpital conserve une valeur comme établis-sement de soins, il n’obéit plus aux mêmes règles, non seulement dans le sens de l’humanisation, mais encore dans celui de la continuité des soins, en post-cure, et de la réinsertion du malade dans la société.

“ Je vous avais évoqué, il y a cinq ans, certaines expériences pratiquées dans le treizième arrondissement à Paris où l’hôpital était “ descendu ” dans la rue, s’était confondu et dissous dans la vie de tous les jours de la population de cet arrondissement ”.

“ Les fous du village restaient au village avec leur personnel traitant dans le village ” ... Le secteur répond à ce souci de prévention, de cure (y compris les traitements ambulatoires), et de post-cure que nécessite l’état du malade. Il est confié à un médecin psychiatre, chef de secteur, ayant la responsabilité d’une équipe composée de médecins, assistantes sociales, psychologues, infirmières, etc. Outre les soins, l’équipe médicale psychiatrique peut et doit ainsi assurer les liaisons utiles avec tous ceux qui peuvent contribuer à la réadaptation et à la réinsertion sociale des malades (médecins traitants, services sociaux, médecins conseils de la Sécurité sociale, employeurs, services de reclassement, appareil judiciaire, etc). Le secteur s’appuie sur une aire géographique qui tient compte des conditions démographiques. Le malade n’est plus forcément un hospitalisé en milieu psychiatrique, il peut être tout aussi bien consultant externe ou admis en hôpital général ou en hospice.

La carte des secteurs sanitaires telle que la dresse l’arrêté ministériel du 20 août 1973 prévoit :

Un secteur comprenant l’arrondissement de Saint-Dizier (soit 868.827 habitants au recensement de 1968), auquel devraient s’ajouter les deux cantons de Vitry-le-François, les cantons de Thiéblemont Saint-Rémy-en-Bouzemont, de Heiltz-le-Maurupt, et une partie de celui de Sompuis, dans la Marne, ainsi que le canton de Soulaines dans l’Aube, portant la population totale du secteur à 137 000 habitants sur la base de 1968 et environ 146 000 habitants en 1978.

Un secteur centre comportant l’arrondissement de Chaumont, auquel s’ajouterait une partie des communes du canton de Bar-sur-Aube, une partie du canton de Bourbonneles-Bains et deux communes du canton de Montiguy-le-Roi. Un secteur Sud comportant les divers cantons de l’arrondissement de Langre dont le reste du canton de Bourbonne-les-Bains (dont la ville elle-même) et la plus grosse partie de Montigny-le-Roi.

Or, compte tenu des moyens dont nous disposons en personnel médical et para-médical psychiatrique, il apparait raisonnable pour l’instant de s’en tenir aux limites du département, d’autant qu’avec la Marne ou avec l’Aube il y aurait lieu d’ouvrir une consultation préalable à l’établissement d’un règlement inter-départemental.

Les médecins-chefs nommés par le ministre pour chaque secteur assurent une technique qui s’exercera dans le respect des prérogatives du département en matière d’organisation de la lutte contre les maladies mentales, l’alcoolisme et les toxicomanies. Ils seront chargés aussi des tâches extra-hospitalières et des tâches d’enseignement. La composition sera fixée annuellement à l’occasion de l’élaboration du budget de fonctionnement, compte tenu des nécessités spécifiques des secteurs.

Les personnels sociaux et para médicaux collaborent avec les psychiatres et devront apporter aux malades mentaux maintenus dans leur famille ou à leur travail, le soutien psychologique et les soins nécessaires pour éviter des rechutes ou consolider leur état.

Dans un premier temps, seul huit infirmières collaboreront aux tâches du secteur, car il apparait difficile d’en prélever davantage sur l’hôpital psychiatrique, ou d’en recruter à l’extérieur du département. La tâche apparaît encore plus délicate si on l’envisage sous l’angle des assistantes sociales ou des psychologues. Un planning de formation du personnel devrait permettre, par la suite, d’étoffer cet effectif, dès que la période de rodage des secteurs sera passée.

En fait, il faut noter que depuis mai 1973 la sectorisation a entrepris un timide fonctionnement sur le fond du département en particulier, afin de pallier le retard apporté à la mise en place de la sectorisation. Ce ballon d’essai a permis, d’ailleurs, de se faire une idée des besoins à dégager et des moyens nécessaires au fonctionnement des secteurs.

En conclusion, c’est donc une somme de 738 640 F qu’il est nécessaire d’inscrire au budget primitif de 1974, sans exclure pour autant, en période de mise en route surtout, la possibilité d’un réajustement de crédits.

M. Delong, député, a suggéré, quant à lui, que le Conseil général devrait faire une campagne d’information sur la sectorisation.

Le docteur Niederberger, rapporteur de la commission de surveillance de l’H.P. à la séance du Conseil général du 6 mai 1969 faisait part à l’assemblée du changement de statut de l’hôpital.

On se souvient que le docteur Niederberger, à cette même réunion, s’était fermement prononcé contre les psychiatres d’alors, les docteurs Nique et Teloul, qualifiés par lui de nihilistes déconsidérant par leurs agissements la profession médicale. Or, que demandaient à cette époque ces “ dange-reux nihilistes ? ” Tout simplement que la sectorisation entre dans les faits par l’implantation à Chaumont et à Langres de structures hospitalières légères selon l’esprit des circulaires ministérielles en la matière. Le docteur Niederberger et M. le Sénateur Rollin s’entêtaient pour leur part à vouloir rénover le vieil asile en lui adjoignant des pavillons neufs, bloquant par là toute possibilité d’ouverture réelle sur les trois secteurs du département. Il est pour le moins surprenant que cinq ans plus tard le docteur Niederberger se fasse l’apôtre innocent de la sectorisation.

1969, 1974, deux dates, deux conflits entre l’administration, les politiciens locaux d’une part, et le “ pouvoir médical psychiatrique ” d’autre part. Devenant établissement public départemental en 1969, le contrôle de la gestion de l’H.P. se trouve élargi et échappe partiellement à ses anciens détenteurs (perte du vote du budget, de la fixation du prix de journée). La santé mentale coûte à cette époque près d’un demi milliard d’anciens francs au département et on conçoit qu’une telle somme d’argent ne soit pas gaspillée et qu’une partie des crédits alloués soit employée à bon escient, par exemple à la rénovation du vieil hopital. Trève de plaisanterie, les sollicitudes répétées dont fait l’objet l’hôpital ne relèvent pas du dévouement à la santé mentale des Haut-Marnais, mais plutôt du souci de préserver un lieu qui sert de support à diverses opérations politiques.

La promotion des directeurs d’hôpitaux psychiatriques étant en rapport avec le nombre de lits occupés, on ne s’étonnera pas que ceux-ci soient réticents à l’égard d’une sectorisation qui amorce un “ désenfermement ” des fous. Pour le reste, les divers psychiatres qui sont passés par Saint-Dizier ont été unanimes à confirmer ce que Klapahouk dénonçait comme “l’incroyable gestion financière de l’hopital ”. N’insistons pas.

“ Mais l’événement marquant de cette époque, dans notre domaine, ce fut les Journées Psychiatriques qui se déroulèrent à Paris du 25 au 28 mars 1945 et qui aboutirent à un certain nombre de résolutions parmi lesquelles on relève : “ Le principe de l’unité et de l’indivisibilité de la prévention, de la prophylaxie, de la cure et de la post-cure qui doivent être respectées au maximum ”. Ce principe contient le germe d’une des idées maîtresses de la politique de secteur, à savoir la continuité des soins.” Avec la fin de la guerre, la nécessité d’une psychiatrie sociale apparait. A partir d’expériences et d’idées anglo-saxonnes, des jeunes psychiatres français vont ouvrir et libéraliser l’asile (par exemple, l’expérience de Saint-Alban).

Fleuron de l’idéologie psychiatrique, la sectorisation est reconnaissante à ses inspirateurs et le gouvernement accorde à ses praticiens actuels, avec le titre de “médecin-chef de secteur”, le doublement de leurs appointements. “ Est-ce le travail qui rend fou ou le fou qui ne supporte pas le travail... ? Les journées se passent mal aux PTT chez ces “ manoeuvres du tertiaire ” : évanouissements en série, crises de nerfs à la chaîne. Tension, attention, vitesse, cadences, rythme, bruit, monotonie, répétition. Ce n’est pas le corps, c’est l’âme machinale qui crache et qui tousse. Ce n’est pas tant le front qui se mouille que les nerfs qui brûlent. Le nombre de jours de congés pour maladies mentales y étaient en 1965 de deux cent-trois mille. En 1973,il dépassait les six cent mille ” (Patrick Sery, Le Nouvel Observateur, 4 mars 1974). Situation extrême ?

En Suisse, dans une entreprise, du valium est à la disposition du personnel, et la régularité de la production est ainsi assurée. Dans l’absentéisme des travailleurs français, les maladies nerveuses entrent pour un quart, trente pour cent de la population industrielle présente des troubles mentaux de façon pathologique. Cette fatigue industrielle condamne d’elle-même l’asile comme lieu séparé puisque la vie sociale tout entière reproduit celui-ci. Fléau social numéro un, la maladie mentale grève trop lourdement la production pour que le système n’y réponde pas. L’aménagement de la sectorisation n’est qu’une réponse auto-défensive. Blocages, non-communication, dépressions, angoisses : des équipes soignantes itinérantes composées de psychologues, psycho-éducateurs, assistantes sociales de formation universitaire s’apprêtent à contribuer efficacement, sous direction médicale, à la restauration de la force de travail.

Quant à nos infirmiers transformés en “ infirmiers psychiatriques de secteur ”, exclus du projet d’élaboration de la sectorisation, c’est seulement maintenant qu’ils s’inquiètent du sort qui leur est réservé.

Des signes tels que la réapparition des pavillons de la “ psychiatrie lourde ”, séparée, annoncent que l’asile ne va pas pour autant disparaître, mais plutôt retourner à sa fonction première d’asile dépotoir. Entre les infirmiers du “ dedans ” et ceux du “ dehors ” une cassure ne risque-t-elle pas d’apparaître ?

Dernier point, l’affaire du certificat de quinzaine. Sans entrer dans les méandres du code de déontologie médicale, la copie donnée à la presse du certificat de quinzaine que nous reproduisons ci-dessous est, certes, une transgression du secret médical qui a fourni le motif déterminant du processus de suspension de Klapahouk. (Le préfet a fait pression sur la presse locale pour en empêcher la publication.)

Le docteur Klapahouk nous a confié qu’il n’avait pas publié n’importe quel certificat de quinzaine et que le cas du jeune X était révélateur d’une situation trop souvent répétée. Entre l’asile et la prison, il lui est arrivé de “ conseiller ” la prison comme un moindre mal : “ En prison, tu en as pour deux mois, ici pour six mois et peut-être plus ”, nous a-t-il rapporté avoir dit à un autre jeune délinquant de son service.

Le secret médical qu’on croyait n’être qu’une protection de l’individu à laquelle tout le monde est attaché, nous révèle par l’acte de Klapahouk sa face cachée. Intégré dans la circulation des divers pouvoirs (médical, politique (préfecture), policier) le secret médical circule sur un autre registre que celui, apparent, des garanties des libertés individuelles : participant du secret des bureaux médicaux, administratifs, policiers, judiciaires, le secret en psychiatrie emprunte les canaux réservés du pouvoir d’Etat.

Jean-Claude GIRARDIN, Jacques MIMRAN, Hélène DEVILLE, Les Temps Modernes, juillet 1974, n336.






Remous à l'hôpital psychiatrique.


Les petits chefs.


Le vent nouveau jette la panique.


La grève à l'hôpital psychiatrique.


Pouvoir et pratique psychanalytique de 1963 à 1972.


Lettre ouverte à Mr Poniatowski.


Le personnel de l'hôpital psychiatrique maintient son action et conteste les propos de son médecin-chef.


De septembre 1972 à octobre 1973.


Un inspecteur général de la Santé Publique enquête à Saint-Dizier


De la pratique infirmière.


Ce monde trop caché de la folie.


La sectorisation: La sectorisation psychiatrique évoquée au Conseil général.


Hôpital psychaitrique: le Docteur Klapahouk suspendu de ses fonctions.

Dossier de presse

Dans le Monde du 15-11-1973, Francis Cornu présente sous le titre “ Des infirmiers qui ne croient pas à la psychiatrie, une synthèse du conflit qui opposa le médecin-chef au personnel de son service. Nous ne reproduisons pas cet article et préférons restituer l’intégralité des articles de presse locaux qui introduisent mieux, dans leur succession insistante, au vécu du conflit marqué par ses inquiétudes et ses non-dits.

















































































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Un différend sérieux oppose un médecin-chef de l'hôpital psychiatrique de Saint-Dizier au personnel de son service et à la direction de l'établissement.


Un médecin-chef de l'hôpital psychiatrique de Saint-Dizier viole le secret professionel


Le docteur Klapahouk, médecin-chef de l'hôpital psychiatrique départemental est suspendu de ses fonctions.


L'affaire de l'hôpital psychiatrique: le C.G.T. Précise sa position. Et quelques précisions.