L'affaire Klapahouk (retour au sommaire)
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De 1963 à 1972. La circulaire sur la sectorisation hospitalière 1960 prévoyait en premier lieu la mise en place interne des hôpitaux psychiatriques par services selon laire géographique correspondante dans le département (pour la Haute-Marne, Saint-Dizier, Chaumont, Langres). A lH.P. de Saint-Dizier cette restructuration se réalise progressivement vers 1963. Avant cette date un couple de psychiatres règne en maître sur létablissement et se partage les douze pavillons (six pour les hommes, six pour les femmes). A ladmission, linterné est orienté au choix du médecin, et à mauvais malade correspondent toujours mauvais sévice et mauvais traitement. La logique de ce système implique un rapport soignant/soigné articulé sur lalternative récompense/punition et une coercition latente, qui nécessite une solide hiérarchie administrative et médicale au sommet de laquelle rayonne le Roi Soleil et Madame . Le médecin-chef désigne son bras droit le surveillant-chef, choisi non sur des critères professionnels mais parce quil est le meilleur de ses sujets (cette confiance lui assurant limpunité et les pleins pouvoirs). Entre ce surveillant-chef et les infirmiers de chaque pavillon, autant de surveillants dunité de soins, chargés de la bonne exécution des ordres. Les infirmiers pour leur part naviguent au gré des humeurs du surveillant-chef et sils peuvent se cacher lors de la visite du médecin, il nen est pas de même des responsables dunité de soins, véritables tampons entre leurs hommes et les autorités médico-administratives. A cette époque, la visite est un rituel auquel on sacrifie une grande partie du travail de la journée : nettoyage des salles, hygiène des malades, tenue vestimentaire, retiennent lattention du médecin dont un guetteur sourd-muet prévient larrivée ; lors de linspection le silence est total. La magie du pouvoir se matérialise par des listes de sismothérapie : quarante à cinquante électro-chocs par jour, (dont il est dit quune bonne partie est infligée comme punition). Les activités socio-thérapiques se limitent à la kermesse de LH.P., qui a lavantage dentretenir de bonnes relations avec lextérieur en le sollicitant un fois lan à visiter ses fous . Pas de contacts entre les malades de sexes différents ; au réfectoire, des services séparés, au cinéma de même ; à la messe, les hommes dun côté, les femmes de lautre ; la non mixité parachève limage de lhôpital-prison et consacre le Pouvoir des paléo-psychiatres. Avec larrivée en septembre 1964 du Docteur Lepenne, les premières innovations samorcent. Lhôpital est divisé en trois grands services : Service A région Lanares Service B région Chaumont Service C région Saint-Dizier Les 430 agents sont répartis dans les différents services, et le service C que nous allons suivre comprend 198 lits et 73 infirmiers dont 11 surveiIlants dunité de soins. Le respect par chacun de la hiérarchie figée de lancien système bloquait toute possibilité déchange thérapeutique. En instituant des réunions pavillonnaires (médecins, malades, infirmiers) dont la fréquence varie des pavillons ouverts aux pavillons fermés (malades chroniques, agités), le docteur Lepenne va amorcer un processus de crise permanente de linstitution, dont les événements actuels sont une conséquence lointaine. Introduire la communication, dans un monde clos qui se survit de la séquestration de chacun, par les diktats médico-policiers, cest introduire le loup dans la bergerie et concrètement vouloir déstructurer les rapports de pouvoirs établis. La circulation de la parole permet certes lamorce dune relation thérapeutique en libérant les échanges individuels et collectifs mais elle donne naissance également à des antagonismes qui font émerger des enjeux contradictoires. Les malades possèdent désormais les mêmes droits dexpression et de contestation que linfirmier et sorganisent. Ils revendiquent de meilleurs conditions dexistence, luttent pour une amélioration de la nourriture, ce qui leur permet de sunifier. Les infirmiers, pour leur part, abondent dans le sens des revendications des malades tant que leur pouvoir ne se trouve pas ébranlé. Le médecin qui a aboli son pouvoir autocratique au profit dun savoir psychiatrique moderniste fortement imprégné par le courant psychothérapie institutionnelle favorise les conditions dune restructuration qui va, finalement, sinon seffectuer à ses dépens, du moins aboutir à un résultat imprévu. En effet, par son comportement neutre et bienveillant, le médecin oscille en fait entre les deux groupes en présence. Pour se dégager de la tutelle des infirmiers et de la dépendance des malades, il ne peut que prendre ses distances et par là se laisser réintroniser dans un pouvoir que soutiennent sa supériorité intellectuelle et ses qualités humaines. La dépendance des infirmiers et des malades réapparaît et réinvestit le psychiatre dans sa fonction charismatique à laquelle il avait cru pouvoir échapper, comme si sa position de psy à lintérieur de linstitution était compatible avec une neutralité quelconque. Investi dune demande collective (et sans doute pour dautres raisons) à laquelle il ne peut que répondre, le Docteur Lepenne, selon un rituel désormais classique annonce son prochain départ (juillet 1967). La réorganisation se poursuit et lH.P. toujours divisé en trois services laisse apparaître un développement thérapeutique inégal. Dans le service A (Dr Nique), la mixité est désormais acceptée (malades hommes/femmes de la région de Langres, la plus éloignée de Saint-Dizier), la thérapie institutionnelle est de règle. Le service B (Dr Teboul) regroupe les femmes des régions chaumontaises et bragardes (Saint-Dizier), un pavillon réunit les enfants de sexe féminin du département. Une ergothérapie occupationnelle est en place. Quant au service C qui regroupe les hommes des régions de Chaumont et de Saint-Dizier, ainsi que les garçons du département, sa situation dans lhôpital est des plus préoccupante. Locaux vétustes, non mixité, insuffisance marquée en personnel infirmier, aggravent les conditions dexercice dune entreprise soignante qui nen est pas encore au stade de lergothérapie. En labsence dun remplacant au Docteur Lepenne, les Docteurs Nique et Teboul assurent lintérim ; ils accentuent les diverses réformes commencées par leur prédecesseur et les infléchissent dans un sens didactique (formation du personnel et des élèves-infirmiers, organisation dune scolarité pour les enfants, etc.). Survient Mai 68. Ces jeunes psychiatres tentent dimpulser un comité de gestion , leur formation intellectuelle les constituant en avant-garde dun personnel infirmier hésitant. (A Saint-Dizier les psychiatres nont rien à perdre, les infirmiers, gens du cru, nont quune incertaine promotion interne à espérer). La tentative reste vaine. Néanmoins le climat dunité ainsi créé va favoriser la mise au point par les trois médecins (Nique, Teboul et Boige qui a enfin remplacé Lepenne) dun véritable putsch contre ladministration de lH.P. Sous prétexte de contrôle thérapeutique, un beau matin davril 1969, les médecins interdisent le travail des malades (une centaine) dans les services dentretien de lhôpital. Cette affaire est dimportance : elle traduit, dans ce cas particulier, laffirmation du Pouvoir médical contre le milieu administratif et politique. Après le départ échelonné des psychiatres contestataires, le Docteur Lauff, nouvel arrivant, assure la transition conduisant au Docteur Klapahouk. Avec lui le service C fait quelques timides pas vers lextérieur : mise en place du foyer de post-cure, constitution déquipes paramédicales en ville, etc. ; à lintérieur, le travail de psychothérapie institutionnelle se poursuit en dépit de lomnipotence réaffirmée de ladministration.
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Dossier de presse Dans le Monde du 15-11-1973, Francis Cornu présente sous le titre Des infirmiers qui ne croient pas à la psychiatrie, une synthèse du conflit qui opposa le médecin-chef au personnel de son service. Nous ne reproduisons pas cet article et préférons restituer lintégralité des articles de presse locaux qui introduisent mieux, dans leur succession insistante, au vécu du conflit marqué par ses inquiétudes et ses non-dits.
Reprendre la lecture d'André Breton. |
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