Entretiens avec le personnel soignant. Jaqueline Collet. Florence Perchet. Denise Hanser. Alain Tamisier. Robert Camus. Blanche Janet. Antoine Bounader. Louisette Meier. Daniel Laage. Michel Mori. Sylvie Petit. Claude Lafarge.
Reprendre la lecture d'André Breton à Saint-Dizier. |
Claude Lafarge Je suis né de père inconnu et ma mère ma reconnu un mois après ma naissance, donc pendant le premier mois, je ne sais pas où jétais. Ensuite, à huit ans, jai été dirigé sur un orphelinat ; Déjà avant, à six ans, je suis parti dans une colonie de vacances. Je me souviens : chez nous, cétait on ne peut plus sordide, ma mère vivait seule, six enfants de pères différents, moi, jétais jumeau avec une fille. Tous, on est frère et soeurs mais de mère seulement. Une fois que ma mère a connu son mari, elle nous a tous balancés, les uns après les autres, dans les orphelinats. Elle a eu deux enfants avec cet homme et a complètement occulté ses autres enfants au profit de ceux-là. Moi, quand je me suis séparé de ma soeur jumelle pour la première fois, javais six ans et je me souviens, cétait àla gare dOrthez. On partait ensemble en vacances et on a été séparés sur le quai de la gare, on ne sest pas revu pendant vingt, trente ans. Ensuite, quand je suis revenu, elle nétait plus là, ma mère ma dirigé sur un orphelinat, dans les Basses-Pyrénées. Retour au village. A treize ans, ma mère est revenue me chercher, je suis reparti dans son village et jai dû aller à lécole du village. Moi qui avais été élevé dans une institution privée, me retrouver dans un village du Sud-Ouest. Cétait passser dun extrême à un autre, cétait très violent. En plus, il y avait le rugby et moi, je ne pouvais pas après les matchs aller sous la douche avec les autres. En plus, jétais le souffre-douleur de linstitutrice. Bref, pour éviter tout ça, je nallais plus à lécole. Je partais le matin avec mon sac, je me baladais toute la journée, je faisais attention à ne pas me faire prendre. Mais bon, il est bien arrivé un jour où il fallait passer le certificat détudes. Moi, je ne pouvais pas le passer puisque je nétais pas inscrit et personne ne le savait. Donc, je ne le passerais pas de toute façon. La veille du certificat, jai fait du vélo et je me suis cassé la gueule jusquà marracher longle du pouce droit ; javais pas fait exprès mais jétais content parce que je ne pouvais pas passer mon examen. Et puis, bon à lépoque, je voulais conduire des trains, javais quatorze, quinze ans, je pense que ça venait de lhistoire de la gare avec ma soeur, et donc javais passé tous les concours pour être chauffeur à lEcole de Dax, et ma mère a décidé que je suivrais le même chemin que mon frère : les orphelinats dAuteuil à Paris où je suis resté jusquà dix-huit ans. Hors du monde. Dans cet orphelinat, cétaient les patrons qui venaient nous chercher car ils savaient très bien que nous étions complè-tement soumis et ignorants. Dans lorphelinat, on avait pas à réflechir sur ce quon allait faire de notre vie ni le repas quon allait préparer. Quand jen suis sorti, je ne savais pas ce que cétait quun billet de cent francs. On navait aucun contact avec lextérieur. Je suis inccapable de vous dire qui était le président de la République en 1950, je suis incapable de vous le dire. Si bien que quand vous êtes balancés dun jour à lautre dans la société, vous avez une trouille monstre, prendre le bus, cest infernal. En plus, je bégayais énormément, jétais incapable de dire une phrase, javais une angoisse incroyable. Lusine. Jétais dans un atelier et le chef ma foutu à la lime et cétait moi qui me levait tous les matins à cinq heures pour faire du café pour deux cents personnes. Après, il ma remis sur les machines-outils, il memmenait partout avec lui, quand il sortait chez la comtesse de je sais pas quoi, je laccompagnais, les patrons, ça a toujours des relations avec des gens assez friqués, ils recevaient beaucoup de subventions de ces gens-là. Jai donc été partout, dans les théâtres, les cafés, les opéras... Après, jai commencé à travailler dans plusieurs usines, je voulais être P3 avant de partir à larmée. Il y avait toutes ces classifications, OS, OS1, OS2... et comme javais le CAP et le Brevet Professionnel, je pouvais prétendre être directement P1 mais je tenais à être P3 avant de partir à larmée. Pour ça, jai dû changer des dizaines de fois dusine. A larmée, jai commencé à mouvrir sur le monde extérieur, lAlgérie ensuite pendant 12 mois. Quand je suis revenu, jai acheté une voiture et je suis venu ici en voiture. Javais passé mon permis à larmée et on conduisait une voiture sur les lignes Maginot, il ny avait jamais aucune voiture devant nous. Or, il y en avait et jétais sûr de ne pas pouvoir continuer. Vous voyez comme cétait étroit dans ma tête. Et dailleurs, quand une voiture arrivait en face, je me rangeais et attendais quelle passe pour continuer mon chemin. Maintenant avec le recul, je me dis que je ne pouvais absolument pas penser à moi, tout avait été pensé pour moi. La première fois que je me suis retrouvé dans un atelier avec un mec, il sest présenté en disant quil était communiste et moi, jai répondu, quest-ce que cest communiste ? Alors, il ma expliqué, ma donné des livres et puis cest devenu un ami par la suite, il est devenu le parrain de mon fils. LANPE. Je me suis inscrit à lANPE en 1963 et jai atterri à la Meusienne, jy suis resté huit jours. Parce que le contexte de travail entre Paris et ici est complètement différent ; A Paris, il y avait des ingénieurs avec lesquels on travaillait ensemble, cétait vraiment la symbiose alors quici, jai eu le malheur de dire à un chef datelier : Mais monsieur, vous tournez trop vite, ça va pas aller, ça va exploser. et il ma renvoyé. Deux secondes après, tout a explosé et puis, il est venu mengueuler alors je suis parti. Entrée dans lhôpital. Je suis retourné au pointage et on ma envoyé à la chainerie. Moi qui faisais de la mécanique de précision, me retrouver avec des machines 1911 pour faire des chaînes... Et puis, jai pris mon après-midi pour aller visiter Saint-Dizier et mes pas me portent vers une entrée où était marqué sur le fronton : Maison de santé départementale et je tombe sur une annonce : Inscription pour le concours départemental délève-infirmier. Je me suis inscrit, jai passé le concours un mois après. Le Jars. Un mois après, jai atterri à lInfirmerie Hommes, appelée Le Jars , et je suis resté près de trois heures figé à lencognure dune porte à regarder les malades passer, personne ne me parlait et je regardais les collègues nettoyer des seringues. Javais une de ces peurs, je me suis même demandé si jallais revenir le lendemain matin. Cellules. En 1967, il y avait encore des cellules, un grand couloir qui débouchait sur des grands dortoirs. Certains étaient pour les vieillards qui venaient mourir là, cétaient des dortoirs de vingt lits pour une quarantaine de malades. Les cellules, ça marchait encore, cest-à-dire que quand quelquun avait une crise, et bien, les anciens le mettaient dans une cellule, avec des matelas et tout le nécessaire et puis voilà.... Punition. Jai été dirigé sur le service enfants qui nétait pas encore le service enfants tel quon le connaît aujourdhui et dont les structures ont été construites en 1968. Un peu avant, jai été dirigé là-bas où il y avait des jeunes fous, cest comme ça quon les appelait. Je me souviens quils étaient attachés à un radiateur et on leur donnait à manger dans une gamelle, comme à un chien. Cétait vraiment atroce. Jai vu des punitions terribles : des mecs à poil dehors alors quil neigeait. Apprendre à écouter. Ce qui ma permis de bouger, de me rendre compte de plein de choses, cest quenfin on mécoutait, enfin quelquun mécou-tait, jamais personne ne mavait écouté avant ça. Quand des réunions ont commencé avec le docteur Mori, je me suis rendu compte que je ne pourrais jamais parler comme eux, je bégayais terriblement. Et peu à peu, même en ne me demandant rien, ils mécoutaient. En général je ne parlais pas ou alors je disais quelques bribes que javais préparé dans ma tête depuis longtemps et quil fallait que jamène à un certain moment, cétait très compliqué et complexe. Peu à peu, je me suis libéré et ouvert, je me suis aperçu que je bégayais beaucoup moins, que je mexprimais mieux. Tout ça parce que quelquun ma écouté, ce qui a fait aussi la relation fusionnelle que jai eu avec les idées du Dr Mori, qui étaient humanistes et qui corres-pondaient tout-à-fait à ma pensée. Cest là que jai appris lécoute. Exister. Il ma choisi certainement parce quil lui fallait des gens combatifs et il devait savoir que jallais avoir la poigne. Et peu à peu, je me suis vraiment imprégné du travail que je faisais, il me prenait de plus en plus de temps et me donnait de plus en plus de bonheur au fur et à mesure. Cétait pas un travail forcé, je demandais carte blanche, je suggérais et on me faisait confiance. Enfin jexistais et ça, cest fascinant, mais il ma fallu trente ans pour en arriver là. Inventer. Pendant les réunions, il nous projetait sur lextérieur ; peu de personnes voulaient sy projeter, ce nétait pas du tout le même travail. Dans les pavillons, vous avez les médicaments, les bains, les repas, cest un rituel, la journée est très occupée. Pour aller vers lextérieur, il fallait tout faire, commencer, imaginer. Désinstitutionnaliser. Mori est arrivé en 1972 et cest de linfirmerie Femmes quil a commencé à désinstitutionnaliser. Il a fallu se battre contre vents et marées puisque ladministration était payée au nombre de lits à lépoque, donc plus il y en avait, mieux cétait. On a commencé à rechercher les familles daccueil, on partait avec lambulance et on allait discuter. Si on trouvait une famille, on lui amenait quelquun et on passait voir chaque semaine. En tout, jai dû placer quatre vingt personnes. Sortir de lhôpital. Il y avait des patients qui refusaient de rester dans une famille, ils nous expliquaient pourquoi on les reprenait en leur expliquant que ce nétait pas un retour à lhôpital, que cétait temporaire et quon allait leur chercher une autre famille daccueil. Jai vu des personnes qui nous en ont fait voir de toutes les couleurs à lhôpital et quon a placé dans une famille où le père travaillait dans la fonderie et la mère était très belle à tel point que le patient répétait sans cesse : Quelle est belle, maman . Le père en avait marre, la femme voulait la garder à tout prix : cétait très dur surtout que la patiente voulait rester. Il y avait dautres enfants dans la maison et lune dentre elles a accouché dun enfant et cest le patient qui sen est occupé. A chaque fois que jallais les voir, javais terriblement peur quil ne lui arrive quelque chose à ce petit bébé, javais peur mais jétais bien le seul à avoir peur. Et il ne sest jamais rien passé. Mais quest-ce qui serait arrivé si ce bébé avait reçu un coup ou était tombé dans lescalier. Il faut faire attention à toutes ces choses-là. Seul. Quelquun qui va dehors, il faut quil sache deux choses : dabord quil est seul, ensuite, que lorsquil rentre dans une famille daccueil, il nest pas chez lui, il a une conduite à tenir. Et enfin, il a une démarche de soin bien différente à faire ; ce nest pas forcément le soin du médicament. Délires. Jallais dans certaines familles où je savais quil allait se passer quelque chose, que jallais subir une agression démente. Je pense à cette femme dont le délire était que son fils était persécuté par sa femme dune façon très violente puisquelle lui faisait des piqûres dans la verge. Elle avait un délire très construit puisque quand elle a eu un enfant, cet enfant ne pouvait pas être de lui puisquelle le stérilisait. Ce nétait pas sa petite fille, elle était capable de la défenestrer. On disait aux enfants de ne pas la laisser seule avec sa petite fille mais eux ne comprennaient pas très bien parce que ce délire, cete femme ne me le montrait pas. Nous sommes au courant mais on ne peut rien dire. Il fallait être toujours là, de temps en temps elle avait des crises. Je prenais tout ça de plein fouet et puis je lui disais que je devais la quitter. Et je partais, en me demandant ce qui allait se passer par la suite. Le suivi médical. Est-ce quil y a une continuité ? Tous ceux qui ont été placés sont-il toujours suivis ? Je ne sais pas. Je pense à Léonie Dufour, est-ce que quelquun va chez elle ? Est-ce que cette personne la connue, sans quoi elle ne comprendra rien. Et les médecins traitants ? Jen ai vu refuser daller voir des patients. Certains ne sintéressent quà largent. Est-ce quun médecin a le droit de réagir comme ça ? Cest mettre la vie de quelquun en danger. |
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