Entretiens avec le personnel soignant. Jaqueline Collet. Florence Perchet. Denise Hanser. Alain Tamisier. Robert Camus. Blanche Janet. Antoine Bounader. Louisette Meier. Daniel Laage. Michel Mori. Sylvie Petit. Claude Lafarge.
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Daniel Laage Son parcours professionnel. D.L : Jai passé un C.A.P dajusteur comme mon père lavait souhaité. Comme lui, il fallait être ajusteur. Cétait lentrée dans la vie active. A lépoque, le Pérou cétait la C.I.M.A, la fabrique de tracteurs. Cela a duré ce que ça a a duré. Puis en 1960, on sest retrouvé à 400 sur le carreau à chercher du boulot sur Saint-Dizier. Même quand on a un C.A.P dans la poche, ça ne se trouve pas comme ça. Il a fallu chercher à droite, à gauche. Il y a eu le bouche à oreille. Un commerçant ambulant de Saint-Dizier qui passe au Vert-Bois a dit à ma mère : Il paraît quon embauche à lasile . Ma mère rentre. Elle dit : Pas dhistoire, tu mets ton costume et tu vas voir . A lépoque, il fallait bosser. Je me suis présenté sans rendez-vous. Je me suis présenté auprès de la secrétaire de direction, Mademoiselle Robert. Je lui ai expliqué mon problème et ell ma répondu : Attendez un petit peu. On va voir. Le on va voir, cétait le départ à larmée de plusieurs infirmiers en pleine fin du conflit en Algérie. Il fallait les remplacer et, à lépoque, on ne se posait pas trop de questions. Il fallait des bras et je suis tombé à ce moment-là sans connaître quoique ce soit de cet hôpital. La formation délève infirmier. D.L : Les cours étaient dispensés à raison de 2 cours par semaine On quittait le quartier où lon bossait à 18 heures pour aller passer 2 heures de cours. On arrivait là, on ne savait rien. On ignorait tout de la folie, de la psychiatrie, de la médecine. Cétait un monde tout à fait nouveau. Au fil des cours, on allait apprendre, mais apprendre par coeur. On nous donnait à recopier des polycopiés qui traitaient de toutes les grandes pathologies de la psychiatrie. Lhôpital dans les années 60. D.L : Mme Desfluant soccupait des femmes et Robert Desfluant, son époux, des hommes. Cétait un service de plus de 600 malades. Ils étaient deux psychiatres pour gérer toute la détresse, toute la folie, toute la misère psychologique haut-marnaise. S.G : A lépoque, tous les malades travaillaient au fonctionnement de lensemble de linstitution. Ils soccupaient des cuisines, du nettoyage, du potager, des cochons... D.L : Cétait une pièce maîtresse dans le fonctionnement de cet hôpital. Si le malade ne travaillait pas, cétait la panique. Il y a, dailleurs, eu un mouvement assez conséquent avec larrivée des jeunes médecins. Les docteurs Nique, Teboul et dautres ont commencé à mettre un coup de boutoir dans le système. Il y a eu la grève, larrêt du travail des malades. Cétait du jamais vu. Le poids de ladministration. D.L : Ladministration était très puissante. Une puissance à laquelle adhérait beaucoup de monde. Cest vrai que la loi, cétait ladministation. S.G : Il y a le pouvoir de ladministration. Et vous découvrez avec les jeunes psychiatres qui arrivent une tentative de prise de contrôle par les médecins. D.L : On a rapidement perçu labsurdité du système, mais on ne pouvait rien faire sans larrivée de ces jeunes psychiatres. On était complètement démunis. On se faisait déjà mal voir par nos collègues plus anciens quand on essayait de faire quelque chose avec les jeunes malades. Aller taper dans un ballon, cela a lair bête, mais cela valait certainement mieux que de rester croupir dans les unités pendant que nos vieux collègues tapaient le carton. Quand on a commencé à vouloir sortir, faire autre chose, on sest fait tomber dessus. Larrivée des jeunes psychiatres a été un ballon doxygène. Norbert D.L : Cest vrai quon a eu à assister, à faire des choses énormes. Par exemple, à 6 heures du matin, les infirmiers vont faire le lever : il sagissait daller dans les dortoirs et de demander aux malades de se lever. Beaucoup se levaient sauf Norbert qui restait dans son lit. Il sasseoit dans son lit. Je vais le voir et je lui dit : Norbert, il faut se lever . Non, je ne me leverai pas . Cela a duré pendant 10 minutes comme ça. Je lève la tête vers la porte parce que je ne savais plus quoi faire. Jen étais à mes débuts. Japerçois deux vieux infirmiers qui se marraient un bon coup parce quils assistaient à mon cinéma depuis le début. Ils se sont amenés. Il y en a un qui a mis une taloche carabinée à Norbert. Norbert de prendre sa taloche et de dire : Bon, je me lève maintenant . Tu te demandes dans quelle dimension tu te trouves. Je suis resté comme ça. Je nai jamais mis de taloche à Norbert pour quil se lève. Cest tout. Lhôpital dans les années 60. S.G : Vous êtes la génération où le rapport avec le malade va complètement changer. D.L : Nous sommes dans un rapport de force. La loi est du coté infirmier. Le malade se tait. Le malade fait. La grande majorité des malades est là depuis des années. Les quelques malades qui sont dit travailleurs sont aux ordres. Ils y trouvent aussi leur compte. Il y a le pécule. Il y a le fait dêtre bien vu par linfirmier, par le chef, par le surveillant qui entretiennent cela par un surcroît de pécule, quelques cigarettes. Il sinstaure comme ça une dépendance. Cela fait partie du décor de lépoque. S.G : A cette époque, on a limpression que linstitution vit pour elle-même, par elle-même, sur elle-même. D.L : On y fait tout dans cet hôpital. On y produit les légumes. On produit la viande parce quil y a une porcherie qui est installée à 100 mètres des unités. Il y a les étables puisque lhôpital possède une ferme près du Bois lAbbesse. Lhiver, on rentre les vaches ici. On a le lait, le beurre, les légumes, les fruits. Dans le passé, il y avait des vignes dans cet hôpital puisque lhôpital cétait aussi 13 hectares de terrain. Et puis, il y a la main-doeuvre constituée par ce gros noyau de malades dit tranquilles , dit chronicisés qui interviennent dans tous les pôles dactivité de lhôpital. Que ce soit dans les lieux de soin par le ménage. Et Dieu sait si cela représente beaucoup de travail. Le malade qui fait le ménage dans un pavillon, il travaille tous les jours. Il na pas de repos. Nous, on a nos deux jours par semaine. Lui, il nen a pas puisquil est là toute lannée. Le malade est au boulot toutes les années quil passe ici. Tout cela pour un petit pécule et pour un statut... La révolte. S.G : Il va y avoir un coup de tonnerre. Cest le refus des docteurs Nique et Teboul que les malades aillent travailler. D.L : Les négociations avec ladministration de lépoque sont fermées. Il ny a plus dentente, plus découte. Donc, la solu-tion cest ça : un jour, on arrête. Les malades ne bossent plus. Le gros problème a été larrêt du travail des malades à la buanderie et à la cuisine. A la buanderie, les malades, encore une fois, faisaient le travail le plus dégeulasse. De fait, il y avait naturellement une économie de personnel puisque tout ce boulot était fait. Dailleurs, cela a permis dembaucher pour remplacer ces malades qui ont cessé de bosser à un moment donné. Cela a surtout permis de faire entendre un discours quils nétaient pas habitués à entendre. Je parle de ladminis-tration et des pouvoirs de lépoque. La création du C.A.T du Bois labbesse D.L : On pouvait leur donner un travail, mais avec un statut différent à savoir le statut de C.A.T (Centre dAide par le Travail). A lépoque Monsieur Mori qui était le médecin-chef du service me charge daller faire le tour de tous les ateliers où il y avait des malades qui bossaient pour mesurer en pourcentage à quel taux ils bossaient par rapport à un ouvrier non- qualifié. Cétait assez impressionnant parce que si lon tient compte de ce que je disais tout à lheure à propos des non-repos, des non-congés, il y avait des malades qui travaillaient à plus de 100 %. Lidée, à lépoque, cétait de mettre en place un C.A.T. Chose qui na pas été appréciée, ni suivie par la direction de lépoque. Le C.A.T du Bois labbesse a démarré en 1976 avec un gros pourcentage douvriers qui venaient de notre hôpital. Cela a donné lieu à une certaine contestation puisque ces malades sont partis. Cela a créé un drôle de trou dans le budget. La création du C.A.T, la sortie des malades en placements familiaux étaient vécues comme quelque chose de générateur de chômage. La direction de lépoque entretenait dailleurs cette idée. Moins de prix de journée qui tombent, moins de pognon donc moins de personnel. Cest vrai quon avait à se frotter à ce genre de discours auxquels adhérait un bon nombre de nos collègues. On devenait un petit noyau de marginaux jusquà ce que les gens soient rassurés et quils se rendent compte que le malade sortant nest pas générateur de chômage. La sectorisation et la mixité. D.L : Le docteur Nique a été un des moteurs de cette révolution dans cet hôpital avec tous ce que cela sous-entend comme inquiétude pour les équipes de soin. Equipes de soin quil a pris en charge à travers des réunions de fond. On parle encore aujourdhui de la politique de lépoque Nique. Nique fait un boulot de fond et met en place vers 67-68 la sectorisation et la mixité. Mélanger les hommes et les femmes. On a eu une montée au créneau de ladministration, des familles qui avaient été alertées et qui sinquiétaient de voir les malades mélangés dans les unités de soin. Cest le docteur Nique qui met en place le premier travail de secteur, il reçoit les malades des deux sexes du secteur de Langres. Lexpérience de Basaglia D.L : Il ny a pas la volonté de ladministration de nous envoyer en mission. Parce quon allait voir lexpérience Basaglia qui a contribué à fermer les hôpitaux en Italie. Ils ont vidé les hôpitaux de près de 2000 lits. La direction a bien senti ce que le docteur Mori voulait aller voir en emmenant avec lui un noyau dinfirmiers. Devant ce refus, on sest pris par la main. On a pris sur nos congés les jours quil fallait et sur nos deniers largent quil fallait pour vivre pendant 10 jours et voir de près ce que Basaglia avait mis en place dans les régions de lItalie du Nord en Toscane. S.G : Quest-ce que vous avez découvert chez Basaglia ? D.L : La première impression : ces grands hôpitaux vides. Ces bâtiments plus grands que les nôtres où il y a près de 2000 lits et où il ne reste que 200 malades à peu près. On y a découvert de véritables appartements thérapeutiques avec des familles de vingt malades qui vivaient encadrés par des infirmiers. En aucun cas, il ny avait de retour possible à lhôpital. La loi avait dit Stop. Résistance. D.L : Je crois que le mot est vrai. On parle de résistance et cest tout à fait le mot qui convient dans cet établissement. Parce quon était en résistance contre un système qui veut garder les choses. Un système très conservateur. Il ne faut surtout pas que ça change, que ça bouge. Et cest vrai que les ouvrages de Bonnafé, Gentil, Tosquelles et dautres sont devenus un peu les livres de chevet. On a chacun chez soi les petits bouquins quon a achetés à lépoque, des livres qui étaient discutés avec les médecins de lépoque. On a le souvenir de rencontres avec le docteur Lauf. Il avait déjà fait bouger les choses avec un petit noyau. On prenait un bouquin de lun ou de lautre, on lisait un paragraphe et après on discutait là-dessus. Débat sur telle ou telle citation, tel propos de Bonnafé et dautres. Un statut de travailleur. D.L : Trouver sa place avec un statut. Cétait ça le discours à lépoque. Un statut de travailleur. Dans les années 70, cette possibilité cétait les C.A.T. Cela fait du monde qui va vivre autre chose. Des gens qui ont passé 15, 20 ans ici à lhôpital psychiatrique vont se trouver dans le monde du travail. Je me souviens dAdolphe. Il nous a fallu plus dun an pour le convaincre de quitter son atelier, sa cuisine ici où il avait sa fonction depuis une quinzaine dannées. On la invité à aller au C.A.T, emmener visiter le foyer de vie du Vert-Bois. Cela a pris pratiquement un an pour lamener à y vivre. Il y a goûté. Il a apprécié. Il y a vécu une dizaine dannées. Maintenant, il est en retraite. Sa retraite de travailleur du C.A.T. Il a vécu 10 ans autre chose même si au début cela a été assez dur. Evolution du métier dinfimier D.L : En même temps se menait la politique de secteur : suivre le malade au plus près de son domicile, auprès de sa famille pour éviter quil rechute, quil revienne. Il revenait sil allait mal. Travail auprès des patients chez eux, dans leur environnement, dans leur famille. Autre objectif : les placements familiaux. Des familles daccueil qui étaient trouvées dans le département dans les milieux ruraux en particulier. Il y avait un bouche à oreille qui se créait dans les petits pays du département où le fait daccueillir un malade apportait un plus à ces familles rurales. Le recensement des familles daccueil était confié au feeling de certains de nos infirmiers qui avaient bien senti ce qui convenait pour telle ou telle pathologie. On avait en particulier Claude Lafargue qui faisait deux ou trois visites dans une nouvelle famille et qui sentait que là il était mieux dy mettre Jean-Pierre plutôt que Jacques. D.L : Linfirmier se trouve dedans, avec les murs, les structures, avec lenvironnement qui est assez confortable. Certains de nos collègues nen sont jamais sortis. Ils étaient tellement bien. Mais les infirmiers qui sont allés voir dehors se retrouvaient seuls. Seuls, dans des familles où parfois cela allait mal, où il fallait conforter la famille, le patient. Parfois, ramener le malade parce que cela ne devenait plus possible. Il fallait une certaine maîtrise, une certaine compétence par rapport à ce qui se passait dedans [...] Lautre politique de faire vivre hors les murs, cela a été la mise en place dappartements protégés. Il sagissait de trouver des petits pavillons où on pouvait y faire vivre quatre personnes avec le soutien dune équipe infirmière. Au début, il ne sagissait pas déquipe. Il sagissait dinfirmiers qui intervenaient et qui les aidaient à apprendre à vivre. Faire à manger, son ménage, sortir des murs, aller dans les magasins, rencontrer des gens. Cela ne sest pas fait tout seul. Le temps D.L : On prend le temps. On peut se donner le temps. Dans les années 60, le temps était bien organisé. On ne pouvait pas trop sen défaire. Il y avait lheure des médicaments, lheure du repas, lheure du linge : ramassage du linge sale et réception du linge propre. Il y avait un tas de choses comme cela dont on ne pouvait pas déroger. Cétait règlé au quart dheure près. Cest vrai que le temps libre, petit à petit, on se lest approprié pour faire dautres choses avec les malades que de les laisser croupir dans leur coin. Cétait des promenades, des jeux de ballon. Apprentissage de lécoute. D.L : Dans certaines unités, les infirmiers ont fait autre chose que ce que le métier dinfirmier était jusque-là. Lécoute est arrivée avec les théories et les pratiques du Docteur Nique et de ces jeunes médecins. On a commencé à lire Freud. Imaginez un peu : Freud après ce quon venait de connaître dans notre psychiatrie. Petit à petit, nous avons eu une attitude découte, nous avons appris à écouter, à prendre le temps découter. Donc, de nous taire. Jusquà présent, on donnait des ordres. Là, on se mettait dans une position découte avec le souci de transcrire et de transmettre pour faire une synthèse. Au départ, ce travail sest fait dans le service du docteur Nique. Après, avec larrivée des médecins de lautre génération, cela sest étendu à tous les services. |
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