Entretiens avec le personnel soignant. Jaqueline Collet. Florence Perchet. Denise Hanser. Alain Tamisier. Robert Camus. Blanche Janet. Antoine Bounader. Louisette Meier. Daniel Laage. Michel Mori. Sylvie Petit. Claude Lafarge.
Reprendre la lecture d'André Breton à Saint-Dizier. |
Florence Perchet Je viens de Bretagne, je ne suis pas d'ici. J'ai travaillé auprès d'une crèche associative dans les Côtes d'Armor en tant qu'éducatrice de jeunes enfants. Comme cette crèche était petite, elle avait pas mal de difficultés à vivre et donc j'ai cherché à aller ailleurs. J'ai donc quitté mon CDI pour un CDD pour travailler à Saint-Dizier dans une crèche collective. Mon contrat n'a pas été renouvelé puisque la personne que je remplaçais était revenue. Je suis allée en halte-garderie où je n'ai pas été gardée non plus. J'ai connu quatre mois de chômage, période très dure à vivre mais qui s'est avérée être la chance de ma vie puisque j'ai pu trouver ce travail ici. Il y a beaucoup d'enfants qui aiment bien venir ici, c'est une pièce qu'ils peuvent en fait moduler, beaucoup d'objets peuvent être déplacés : les paravents (on peut faire une porte), les déguisements, les landeaux qu'on peut déplacer, les tables qu'on peut bouger, déplacer, ramener. Il a quelque chose de presque magique dans l'aménagement de cette pièce. Nous sommes à la section enfants : elle est constituée d'enfants âgés de 7 à 14 ans environ, dans cette pièce, viennent quatre enfants le matin et cinq l'après-midi. Ces enfants-là ont entre six et dix ans et ont la particularité d'être handicapés profonds. Ancrer dans le corps. Handicapés profonds, ils ont besoin d'activités d'éveil, d'éléments de base. Un autre aspect important, c'est tout ce qui concerne le corps. Pour qu'ils puissent faire des apprentissages qui restent ancrés en eux, il faut que ce soit ancré dans leur corps, qu'ils acquièrent une bonne conscience de leur corps. Ces enfants ne l'ont pas : ils sont psychotiques, donc morcelés. L'autre point fondamental, c'est le langage. Je commence chaque journée par le langage. Combien de temps restent-ils dans l'atelier ? Justement, le temps qu'il faut pour voir qu'il peut passer dans un autre groupe, parce qu'il aura fait assez d'apprentissages et qu'il se sera assez constitué. Mon groupe est quand même un peu spécial, les enfants ont un fort handicap, ils ne sont pas assez armés pour aller dans d'autres groupes. Il faut qu'ils mûrissent, qu'ils grandissent. Damien et Yann sont arrivés ensemble il y a trois ans, ça fait quand même longtemps. A moi d'être assez à l'écoute pour constater qu'ils ont fait assez de progrès, qu'ils ont appris suffisamment de choses et accentuer leur travail sur telle ou telle activité et ainsi ne pas les lasser. Compte-rendu d'une écoute de trois ans. L'enfant, âgé à l'époque de neuf ans, est arrivé en 1995. Il jetait des objets par terre, il tournait en rond sur lui-même avec un espèce de bourdonnement, il ne savait pas se défendre, il recherchait peu le contact avec les autres, il repérait toutes les stéréotypies des autres enfants, tous ces gestes que l'enfant répète pendant des minutes et des minutes et si on le laisse faire, pendant des heures. Il a donc une grande capacité d'imitation Il essaie de s'isoler dans le couloir, de rester par terre : il présentait une grande force d'inertie. Il s'amusait à allumer les lumières tout le temps, avait beaucoup de difficultés motrices, il n'aimait pas s'asseoir sur une chaise. 1995. Quand il est arrivé dans le groupe, l'enfant parlait à voix basse et communiquait par gestes : même pas de mot prononcé. 1997. A neuf ans, il avait une difficulté à monter les marches, à marcher dans l'herbe, à marcher sur un terrain accidenté, quel qu'il soit, et à s'asseoir sur une chaise. Impossibilité totale de grimper sur une hauteur. 1997. En 1997, à onze ans, il s'asseoit sur une chaise, il marche plus longtemps lors des promenades, il y a moins de problème sur le chemin caillouteux et qu'il court plus volontiers. Je constate qu'il parle à voix haute, c'est quelque chose d'acquis, mais il continue à vouloir continuer seulement avec des gestes. 1998. Je n'ai noté qu'une chose : il se met à hurler. En 1995, il parle tout doucement et on passe au hurlement en 1998. Hurler, c'est aussi déborder, refuser les limites, c'est refuser l'interdit, refuser la loi : d'une certaine manière, c'est encore retourner dans son bois hanté. 1999. Le temps a passé : en 1999, il a treize ans, et avec l'éducateur sportif, il a grimpé sur la chaise, d'une hauteur de 80 cm, et puis il est monté sur le plint. Et il n' y a pas eu de hurlement, il a pu en descendre sans crier : nous étions tous dans la même joie. Retourner ses manches. En 1997, je vais prendre conscience des multiples difficultés qui tournent autour de ce manteau. Je remarque qu'il enlève correctement le manteau mais qu'il laisse les manches à l'envers, ce qui fait qu'il ne pouvait pas mettre son manteau tout seul. Donc, entre 1995 et 1997, j'essaie de lui faire découvrir qu'il faut qu'il enlève son manteau d'une certaine manière pour le laisser à l'endroit. Et à ce moment, il a pu apprendre à mettre son manteau tout seul. 1997. J'ai remarqué aussi qu'il a repéré le col du manteau et qu'il peut l'accrocher correctement. En 1995, il savait déjà enlever son manteau et le suspendre mais j'ai remarqué qu'il le mettait n'importe comment et son manteau tombait donc par terre. En 1997, en lui faisant repérer le col, il arrive à le mettre au bon endroit et son manteau ne tombait donc pas. 1998. En 1998, Djamel avait une habitude, il laissait toujours ses manches à l'envers mais il savait les mettre à l'endroit. Il n'y avait donc plus de problème : il savait enfiler son manteau tout seul. Mais la complexité de ces phénomènes-là dans ce manteau est telle qu'un jour, il pose son manteau correctement et par la suite, il retourne les manches. Il a donc fait comme d'habitude sauf que son manteau était correctement posé : en l'enfilant, son manteau était de nouveau à l'envers.
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Florence Perchet est éducatrice. Elle a pris comme emblème des handicapés le vers d'André Breton: « Je sors du bois. J'affronte les routes: croix torrides ». Pour elle, l'handicapé n'arrête pas de sortir du bois et d'y retrouner.
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