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Le père de
Simone
Mes plus lointains
souvenirs de mon père me montrent un homme à
cheveux gris. Il était autoritaire, communiste, ouvrier,
parlant peu, mais ayant toujours raison même si on lui
prouvait qu'il avait tort. Ma mère, chrétienne
pratiquante, ne le laissait pas faire. Un couple étonnant.
Le père au bistrot, nous à la messe. C'était
un autodidacte, ambidextre de surplus. "Patient n'a qu'un
oeil", lui en avait deux le plus souvent. Lorsque j'étais
enfant, je ne comprenais pas son caractère si spécial.
Il avait des principes idiots, il ne fallait pas parler, faire du
bruit à table. Si un petit voisin pleurait dans le chemin,
c'est nous qui nous faisions disputer. Ma mère était
juste, lui non. J'ai grandi, mon caractère aussi, et mon
pouvoir sur lui aussi. J'étais la seule à pouvoir
le manipuler. Il faut dire que je pouvais prendre ma revanche sur
lui car il nous en a fait voir de toutes les couleurs surtout à
ma mère. L'achat d'une télé dans les années
60 fut le résultat d'une scène énorme, un
nouveau frigo idem. Lui et le progrès cela faisait deux.
On ne pouvait pas sortir très loin de la maison. Il
sifflait, et on pouvait être très très loin
on l'entendait, et on arrivait en courant en file indienne du
plus grand au plus petit. Il y avait des mauvais moments, mais
aussi des bons. Comme nos parties de pêches, de cueillettes
de champignons, de légumes, de fruits. Les jouets bizarres
qu'il nous faisait comme une petite roue avec deux petites
pédales, des échasses à notre taille, des
jeux en bois genre roulette, dominos, rébus, jeu de
l'oie... Mon père avait un grand défaut, le manque
de patience. Sa devise était : "Avant l'heure c'est
pas l'heure, après l'heure c'est plus l'heure".
Lorsqu'il était malade, il lui fallait le médecin
de suite, les médicaments de même, et que je sois là
à sa portée pour tout. Mais je ne peux pas lui en
vouloir de cela, car grâce à lui j'ai toujours été
à l'heure, et moi aussi je n'aime pas attendre. Une chose
qui m'a toujours étonnée, le jour de paie il
mettait l'enveloppe sur la table, ma mère comptait et lui
donnait son argent de poche. C'était un rituel. C'était
ma mère la banque. Cela m'a toujours surprise. Cela
n'allait pas avec le caractère de mon père, preuve
que les apparences sont trompeuses. Mon père avait un
drôle de caractère, mais il était bon malgré
tout.
Mon père est né
en 1907 dans un petit village de Haute-Marne, Brousseval. Ses
parents étaient modestes. Il avait un frère et deux
soeurs dont une que j'ai bien connue. Il me disait que son père
était jardinier. Sa mère, je ne sais pas. Il me
parlait rarement de sa famille. Il a vécu la guerre de
1914. Il avait 7 ans. Mais il n'en parlait pas. Je ne sais pas
grand chose de son enfance. Il faut dire que lorsque je suis née
il avait 45 ans. De la guerre de 40, je sais qu'il est parti en
exode avec ma mère et mes frères et soeurs. Ils ont
vécu à Eco-la-Combe en Haute-Marne. Il était
jardinier au château. Ma soeur Denise est née là-bas
en 1945. Lorsqu'ils sont partis, ils ont laissé la porte
de la maison ouverte, ils sont rentrés et rien n'avait
bougé. Ma mère a mis au monde ma soeur grâce
à un prisonnier allemand, et mon père a toujours
appelé Denise "sale boche", elle en garde encore
les marques.
Mes premiers souvenirs
de mon père, c'est un homme en bleu de travail avec une
casquette à petits carreaux, il avait les cheveux gris, je
n'ai jamais connu mon père avec les cheveux noirs. Mon
premier souvenir c'est papa rentrant du travail avant Noël,
il avait des Saint-Nicolas en pain d'épice et des oranges.
C'était un homme étrange, docile avec ma mère
et teigneux avec les étrangers, il protégeait la
famille d'une façon étouffante. On avait rarement
le droit d'inviter des petits voisins. Il était surtout
très autoritaire à table. Pas le droit de parler,
de sortir de table. Bien tenir ses couverts, ne pas faire de
bruit en mangeant la soupe, et surtout l'heure des repas devait
être respectée, sinon on se débrouillait tout
seul, ou on était puni, "au lit sans souper".
Mais c'était rare. Sauf pour ma soeur Denise.
Je ne sais pas
beaucoup de choses de son passé, à part son service
militaire, il était zouave, 1er Tirailleur d'Élite
de Tunisie, il a fait trois ans en Algérie, Tunisie,
Maroc, il avait une ordonnance sénégalaise, il me
disait que lorsqu'il a pris le bateau il n'était pas
malade, mais en posant les pieds sur la terre, là il était
malade, il avait le mal de terre, et ma fille Valy est pareille.
De son service militaire il a gardé l'amour du tir, il
avait une canne fusil, il faisait ses balles lui-même et il
tirait dans toutes les positions et ses balles faisaient des
dégâts énormes, il valait mieux ne pas être
en face. Il m'a appris le tir. Sur mes cinq frères je suis
la seule à avoir son don.
Mon
père avait une autre passion, la pêche. Toute petite
j'avais ma petite gaule. Mes frères aussi pêchaient.
L'été, papa nous réveillait à trois
heures ou quatre heures du matin, il nous préparait le
petit-déjeuner, tartines grillées, café au
lait ou chocolat. Après on partait en vélo, soit au
canal, soit au Der, et ma mère venait nous rejoindre vers
onze heures. Mon père a gagné pas mal de concours
de pêche. Moi aussi. Et le plus délirant c'est qu'à
chaque premier prix il gagnait un costume-cravate, lui qui était
toujours en bleu de travail, alors c'est moi qui avait des
habits. Il préparait ses lignes, il faisait ses plombs, il
avait le truc pour monter ses hameçons, il était
précis, méticuleux, très adroit de ses
mains, il faisait tout avec rien, il créait, inventait des
jeux, des jouets, il m'apprenait à écrire à
l'envers, à scier du bois, à faire des bûchettes,
préparer le feu, il m'a donné l'amour des plantes.
Un jour, il a créé une tulipe noire. Mais il n'a
jamais pu le refaire. Il avait l'amour de la terre. Il aimait la
nature. Il avait la main verte. L'été, c'était
le jardin et la pêche. L'hiver, c'était ses
inventions, sa broderie sur bois, s'il n'avait rien à
faire il tournait comme un ours en cage, cela rendait folle ma
mère qui lui donnait de l'argent pour aller voir ses
copains au bistro.
Mon père était
un bricoleur. Au fond du jardin il a construit un détour
dans les années 48-50. Là, il passait beaucoup de
temps, soit après son travail d'usine, il était
galvaniseur, soit les jours de pluie, car lorsque c'était
l'ouverture de la pêche il préférait aller au
bord de l'eau.
Mon père
travaillait toutes les matières.
Le bois : il faisait
de la dentelle avec sa petite scie, il faisait des chalets, des
jouets pour nous.
Le fer : il le
forgeait, chandeliers, dessous de plats et d'autres objets.
Son atelier était
rempli d'outils, de cannes à pêche, de moules à
fonte pour faire des plombs de pêche, et ses balles pour sa
canne-fusil.
Un jour pas fait comme
les autres, ma mère s'est mise en colère après
lui. Il n'a pas eu la loi, elle l'a mis à la porte et
c'était l'hiver. Il a dormi dans son détour.
N'importe comment c'est lui qui avait la clé, il nous a
fallu grandir pour avoir la clé de son monde
DÉTOUR,
établi de 2 m
de long,
scie à bois,
billot,
serpette,
chevalet,
outils de menuiserie,
rabot, scie, fraise,
vilebrequin,
outils mécaniques,
clés,
perceuses, pinces,
tournevis, vis,
pointes,
écrous,
boulons, vieilles serrures,
vieux réveils,
pneus de vélo,
chaînes de vélo,
câbles
électriques,
carrelages de toutes
les couleurs,
peintures, pinceaux,
diluants,
cannes à pêche,
lancers,
épuisettes,
paniers à écrevisses,
ampoules,
et au coin de la pièce
:
un poêle à
bois,
une caisse à
bois,
morceaux de contre
plaqué,
cages à
oiseaux, prenant à oiseaux,
pièges à
rats,
son vélo bleu.
Les mains de mon père
sont bronzées avec des veines saillantes et des longs
poils gris. Les doigts sont longs. Ses paumes sont douces au
toucher malgré les travaux qu'elles ont faits. Elles
étaient fortes au point de vue poigne autant qu'elles
étaient précises, méticuleuses, ne tremblant
pas, douces parfois. Elles pouvaient être dures, violentes,
faire mal.
Les doigts de mon père
étaient souples, agiles, précis. Ses ongles coupés
courts. Avec ses mains il faisait tout. C'était un
artiste. Il nous faisait des jeux d'ombre, l'hiver, avec ses
doigts magiques.
Mon père avait
un caractère de vache. Têtu comme une mule. Il avait
toujours raison. Mon père était intelligent, doué,
il a eu de la chance par rapport à ma mère, il a eu
son certificat d'études, ma mère travaillait à
l'âge de 13 ans pour aider ses parents qui avaient dix
enfants. Mon père était autodidacte. Il lisait
beaucoup. Donc il nous a appris beaucoup. Je sais que j'étais
sa chouchoute. J'arrivais à le faire caler, ma mère
était plus difficile, elle comprenait l'astuce, mon père
non.
J'ai réussi à
faire devenir blanc mon père deux fois. La première
fois, c'est le jour où il m'a donné une claque car
j'avais taché mon anorak en tombant dans une flaque d'eau.
Sous la force de sa claque, j'ai grimpé deux marches
d'escalier, j'ai fait la morte, il était malade, vert de
peur, c'était la seule et unique claque que j'ai eue de
mon père. La deuxième fois, c'est lorsque je lui ai
dit que j'étais enceinte, il ne pensait pas que sa petite
fille était devenue une femme. J'avais quand même 23
ans.
Lorsqu'il n'aimait pas
une personne, il lui montrait franchement. Il n'aimait pas mes
belles-soeurs. Si elles venaient chez nous, la critique allait
bon train, ou l'indifférence complète. Papa avait
une habitude, lorsqu'il fut en retraite, il allait sur le bord de
la route en haut de chez nous et il attendait. Beaucoup
d'étrangers lui demandaient leur route. Pour Paris il leur
indiquait Nancy, et vice-versa. Il en était fier, c'était
son plaisir, une sorte de revanche sur les guerres qu'il a
vécues.
Mon père était
toujours bronzé. On rigolait lorsqu'il enlevait son
maillot de corps. Il avait les marques blanches du maillot. Hiver
comme été il était bras nus. Il n'avait
jamais froid. Bien sûr en vieillissant tout cela a changé.

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