Le père de Lydia

Il y a un peu moins d'une trentaine d'années, j'apprenais que l'homme que j'appelais Tristan était en fait mon père.

Je me rappelle de cette journée comme si elle s'était passée la veille. Le matin, je me suis levée comme d'habitude, j'ai fait ma toilette, je me suis habillée et je suis descendue pour prendre mon petit déjeuner.

Celui-ci pris, je me lavais les dents, les mains, et je partais pour l'école. Je savais qu'il était l'heure dès que le chien Rex venait me chercher avec mon cartable dans sa gueule tout en grognant un peu pour que je me dépêche. Et me voilà partie pour l'école.

La journée avait été chaude et belle, elle s'était bien passée à l'école, j'avais eu une bonne note en broderie et soeur Adrienne en était très fière. La broderie n'était pas mon fort et en général, je préférais être punie que de tenir une aiguille.

Mais ce jour-là soeur Adrienne en avait décidé autrement, elle me raconta que quand je serai devenue une jeune fille puis une femme et enfin une maman, que ce qu'elle m'avait appris quand j'étais toute petite me servirait à ce moment-là.

Il était quatre heures, l'heure de la sortie des classes. En arrivant dehors, Rex m'attendait, assis sous l'arbre à l'ombre d'un soleil de plomb. Dès que Rex me voyait, il se précipitait vers moi, je l'embrassais, et lui donnais mon cartable et nous nous dirigions vers la maison.

Mais entrant dans la salle à manger, je vis mes parents assis avec un air très grave et les sourcils froncés. Ma mère me fit signe de venir vers elle et mon père me pris sur ses genoux et m'embrassa, ma mère rapprocha sa chaise de nous et me prit la main comme si elle allait m'annoncer une mauvaise nouvelle.

Elle commença par se frotter la joue et continua avec un "Eh" qui n'en finissait pas, au début je croyais que j'avais fait encore une bêtise, mais je compris très vite que ce n'était pas le cas, car Rex n'était pas parti sous la table comme à son habitude.

C'est mon père qui prit la suite, il me dit : "Tu sais, nous avons une chose très importante à te dire. Au tout début, alors que tu n'étais qu'un tout petit bébé, une personne de haut placée nous confia ta garde. C'est à dire qu'un juge décida que tu serais mieux avec nous, car ton vrai papa et ta vraie maman à l'époque avaient beaucoup de problèmes et se disputaient souvent. Moi, tu ne dois plus m'appeler "Papa", mais "Pépé, et c'est la même chose pour "Maman", tu dois lui dire "Mémé", car ton vrai père c'est Tristan, et ta vraie mère c'est Josiane."

Je me rappelle avoir demandé à mon grand-père s'il avait fini et si je pouvais descendre de ses genoux, il me fit oui de la tête tout en continuant à m'observer. Ce que je fis à mon tour, je les regardais droit dans les yeux pour voir s'ils n'étaient pas en train de me jouer un tour, s'ils disaient la vérité. Mais au fur et à mesure que mes yeux se posaient sur eux, ma belle assurance narquoise disparaissait, parce que leurs visages restaient de marbre, même mon oncle Lucien qui aimait tellement me faire maronner, avec son visage hâlé et triste qui scrutait le mien.

Comme aucun son ne sortait de leur bouche, je compris qu'il n’y avait eu aucune moquerie de leur part. Je me souviens leur avoir dit :

- C'est tout ce que vous aviez à me dire, car avec votre air si grave j'ai cru à un moment que j'avais fait encore une grosse bêtise et que cette fois elle était irréparable.

Puis je me suis retournée, vers mes grands-parents et là je leur ai demandé si ça ne gênait personne que je puisse continuer à appeler mon père Tristan au lieu de "Papa", car il avait l'air trop jeune pour avoir une si grande fille.

Ce fut mon oncle Lucien qui se précipita vers moi le premier, me prit dans ses bras, m'embrassa et me dit :

- Merci. Merci de nous pardonner ce mensonge, mais je crois que tu as compris le pourquoi, car même si nous te l'avions expliqué plus tôt, tu n'aurais pas eu la même réaction et tu n'aurais rien compris à ce qui t'a été expliqué."

Puis ce fut le tour de mon deuxième oncle, de mes grands-parents et enfin mon père. Lui, il m'a simplement dit merci et embrassé tout en me serrant dans ses bras.

Il me déposa par terre et me demanda si tout allait bien, comment s'était passée la journée, s'il y avait eu quelque chose que je voulais raconter.

Je lui ai répondu que la journée avait été longue et chargée et que tout ce que je voulais pour l'instant c'était manger un beignet, me déshabiller, et aller dans les champs avec lui et Rex.

Mon père me dit qu'il était d'accord pour tout, mais à une seule condition c'est que je mette mon chapeau et que seulement nous pourrions sortir.

Et c'est comme ça que pendant encore plus de trois années j'ai pu appeler mon père Tristan, sans que ça gène personne, et mes grands-parents "Papa" et "Maman".

Ça ne m'avait rien fait intérieurement d'apprendre que Tristan était Père, par contre, eux en avaient fait une montagne pour me protéger et me dire la vérité. Ils étaient plus embarrassés que moi, car à la maison tout devait être vérité.

Derniers jours de pèche à constantine

Mon père nous amenait régulièrement à la pèche, il adorait ça.

Ma grand-mère préparait les paniers, repas et vaisselle, les couvertures, cannes à pèche et une énorme boîte à hameçons, il y en avait de toutes tailles et de toutes sortes.

Mon père arrivait en général vers 15h 30 le vendredi, il préparait la voiture avec la remorque, il y mettait tout dedans, bien rangé avec soin, puis venaient ses cannes à pêche et en dernier la bâche qui venait camoufler le tout.

Après avoir fini ses préparatifs, il montait dans sa chambre pour aller mettre sa tenue de pêche qui comprenait à l'époque un chapeau, une tenue pantalon gilet, chemise, veste et une paire de bottes.

Quand il redescendait, il annonçait qu'il partait, en général il y avait mon grand-père, mon oncle Lucien, Rex et moi. Mais ce jour-là ma mère et mes deux soeurs venaient avec nous.

Nous montions tous en voiture et il démarrait. Ça y est, nous sommes en route vers son coin de pèche favori. Il y avait vingt kilomètres pour y arriver. Comme j'avais l'habitude, une de me soeurs me posait des questions du style : Combien de temps pour y arriver ? Y avait-il des gens ? Est-ce que l'eau y est profonde ? Est-ce qu'il y a beaucoup de poissons ?

Je répondais aux questions tout en me disant qu'elle aurait pu venir plus tôt.

Pendant ce temps nous avions parcouru les vingt kilomètres et mon père se garait tranquillement, je lui demandais la permission de descendre, une fois accordée j'enlevais mes chaussures, mon chemisier, mon chapeau et je courrais avec Rex pour finir dans l'eau et chasser tous les poissons pour que personne ne puisse les attraper.

Pendant ce temps-là, les grandes personnes déballaient tout le matériel et faisaient attention de ne pas être sur une fourmilière, mes deux soeurs, elles, ne voulaient pas descendre de la voiture, elles disaient qu'il y avait plein de bêtes et qu'elles ne voulaient ni se salir, ni être mordues par l'une d'elles.

Quand on est enfant, les mains des adultes sont assez impressionnantes, elles sont soit grandes et fines, soit larges et petites. Les mains de papa m'ont toujours impressionnée, elles sont plus grandes que celles de maman, et surtout plus larges, de vrais battoirs. Elles étaient aussi bien bronzées à cause du soleil, ses ongles étaient coupés court car il était mécanicien et chauffeur pour certaines hautes personnalités, elles devaient être impeccables, quand il était appelé pour conduire telle ou telle personne à un lieu précis il devait porter des gants blancs, costume noir, chemise blanche, cravate et casquette noires.

Papa se lavait les mains avec du savon noir et de l'eau bien chaude ce qui dégageait une bonne odeur de propre.


Je me rappelle la première fois que papa m'a giflée, ma grand-mère m'avait acheté de l'eau de toilette car j'aimais bien en mettre pour sentir bon et faire comme les grandes personnes. Ce jour-là, ma copine Sophie me demanda ce que c'était comme parfum, je lui ai répondu que je lui apporterai le flacon. Chose faite, et elle trouva que ça sentait bon. Le soir, quand je suis rentrée de l'école, mon père qui était assis sur le canapé me dit de venir près de lui et me demanda où était passé mon flacon de parfum. Je lui ai répondu que je l'avais pris pour le montrer à Sophie, qu'il était dans mon cartable et que j'allais le reposer, mais que je l'avais dit à Mamie. J'allais pour me pencher et ouvrir mon cartable, quand il me gifla pour la première fois, il me dit de ne pas lui mentir et de lui faire voir le flacon tout de suite. Chose aussitôt faite, je le lui tendis et je partis aussitôt vexée sans demander mon reste.

Je me rappelle aussi quand papa bricolait, il était assez rapide dans ses gestes, et des fois je n'arrivais pas à suivre ses mains, elles savaient tout faire. Et quand il cuisinait, elles vous faisaient un festin de roi avec ce qu'il y avait dans le réfrigérateur. C'est surtout son omelette aux oignons, il les épluchait, les coupait, cassait les oeufs et les battait, j'essayais de suivre ses mains qui sont à la fois grandes, larges et rapides.

Quand il était plus jeune, mon père avait le pas rapide et léger malgré ses 1m 80. J'avais l'impression qu'il volait plutôt qu'il marchait. Moi, avec mes petites jambes et mes petits pieds, j'étais obligée de courir pour rester à sa hauteur et quand j'étais fatiguée, je m'arrêtais, et lui demandais s'il pouvait ralentir ou me porter sur ses épaules. Ce jour là, mon père me demanda si je voulais aller avec lui, et moi toujours partante pour aller me promener je lui ai répondu oui. Il était environ 16h 30, après la sieste, habillée d'un chapeau et d'une robe légère et d'une paire de sandales blanches, nous sommes partis à pied pour aller jusqu'à la place de la Brèche. Mon père marchait rapidement et sous un soleil de plomb, et il m'entraînait avec lui, au bout de quelques minutes je lui ai demandé de me porter, il me prit et me mit sur ses épaules. De là haut, je me penchais un peu pour regarder ses pieds et surtout essayer de les suivre des yeux, mais cela m'était impossible. Alors je me mis à regarder le trottoir et en même temps notre ombre qui filait à toute allure. Malgré que j'étais assise sur ses épaules, mon père n'avait pas ralenti son allure, nous étions presque arrivés près de chez Bata et de la boulangerie, quand un coup de klaxon me fit sursauter et regarder qui pouvait faire autant de bruit. Mon père fit un demi-tour sur lui-même et vit que c'était mon oncle Kiki qui lui faisait signe de monter dans la voiture, mon père lui répondit non, qu'il était en promenade avec moi et qu'il voulait avant tout se dégourdir les jambes (il avait conduit toute la nuit pour que Monsieur le Consul soit à son rendez-vous avec le Président de la République). Et il se remit en route. Comme il était connu par tout le monde, toutes les personnes qu'il rencontrait lui disait Bonjour, et bavardaient un peu avec lui, et moi du haut de mon perchoir je continuais à observer les pieds de mon père. N'étant plus fatiguée, je lui demandais de me remettre sur le sol et je lui pris l'auriculaire pour continuer à côté de lui, je lui demandais aussi d'essayer de marcher un peu plus doucement. Nous nous sommes remis à marcher, et moi je ne sais pas pourquoi, je regardais toujours ses pieds blancs et chaussés de sandales, elles étaient marron et faites par mon grand-père, c'étaient des semelles de cuir tannées et travaillées jusqu'à ce qu'elles soient dures. Elles étaient cousues avec de fines lanières en cuir de la même couleur, et dessus il y avait juste un passant pour y mettre le pouce des doigts de pied. A force de regarder ses pieds, je ne m'étais pas aperçu que nous étions arrivés à destination, là je me précipitais pour prendre un beignet et faire un bisou au marchand. Mon père me rejoignit, dit bonjour, et commença à parler avec lui, et moi tout en mangeant, mes yeux se reposaient machinalement sur ses pieds. J'étais là à scruter ses pieds, me demandant comment avec des pieds grands et larges mon père pouvait se déplacer aussi vite que ce soit sur le goudron avec ses sandales, que ce soit quand il escaladait les rochers, que ce soit quand il avait ses chaussures de ville ou bien ses bottes de pêche.

Il avait des pas rapides et longs à la fois, chose qu'il a perdue depuis son accident.


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