Le père de Annick

Mon père, comment pourrais-je vous parler de lui, il s'appelait Jean, pour tout le monde c'était Jeannot, pour moi sa fille aussi c'était Jeannot. Sa vie, il l'a consacrée aux autres, investi corps et âme dans la vie associative de son village. Il a, je l'avoue, un peu délaissé ma mère. Tous les dimanches, il emmenait les enfants de l'équipe de foot participer aux matchs dans les villages environnants, il ne comptait ni son temps, ni son argent. De même dans son activité professionnelle, il s'est investi dans le monde syndical. Son amour pour les autres était immense, il attachait beaucoup d'importance au relationnel, n'hésitant pas le soir, après son travail, à aller dans les familles. Il n'a malheureusement pas toujours eu de retour.

Enfant je me revois encore le regardant travailler dans la grange, il était soudeur, il fabriquait des balcons, il trempait ses baguettes de soudure dans une drôle de fondue blanche qui dégageait une odeur indéfinissable.

J'étais fascinée par ces étincelles qui ressemblaient à des milliers d'étoiles multicolores, et je l'entends encore me dire : Éloigne-toi, tu vas avoir mal aux yeux.

Quand je me promène à Eclaron, ville où il travaillait quand il était jeune, à la M.A.A.M.E.F, chaque fois que je passe devant les maisons de ses anciens copains de boulot, je regarde toujours les balcons et montées d'escaliers qu'il a fabriqués (car il bossait pour les autres). Combien d'années sont passées depuis ? 35, 40 ans ? et j'ai toujours le même souvenir de ces samedis où il travaillait avec sa "ferraille". C'est avec un peu de nostalgie que je me rappelle ces années-là. Ils ont changé, ces balcons, de couleurs surtout, ils ont rouillé, ont été repeints, mais ils sont toujours là, sa trace est restée.

Mon fils aussi est soudeur, ce n'est pas un hasard, il a hérité de son grand-père.


Eclaron, le Der, cela me renvoie à d'autres souvenirs, la pêche en barque, mon père était un pêcheur passionné également, toujours avec les amis, ce qui n'était pas pour plaire à ma mère, trop souvent absent de la maison. Quel plaisir de le voir préparer ses affaires de pêche, monter ses lignes, je restais assise près de lui dans la grange. Le chien aussi restait près de nous, intrigué par tout ce déballage. Les vers de vase me dégoûtaient un peu mais il m'a appris à pêcher et m'emmenait avec lui en barque. Mon premier poisson, je l'ai pêché à 5 ans, et j'ai gagné un prix, celui du plus jeune pêcheur. A cette époque, c'était important, photo sur le journal avec près de moi le plus vieux pêcheur. Il était beau ce vieil homme avec sa canne à pêche et tout son attirail à côté de lui.


Je me suis toujours demandé : que pourrait-on faire sans nos mains ?

Et toi, mon père, qu'as-tu fait avec tes mains ?

Tu as serré tes enfants dans tes bras.

Tu m'as portée quand je ne pouvais pas marcher, partout quand je ne pouvais pas me déplacer. Je sens toujours tes bras forts me tenir, tes mains tendues pour me rattraper au cas où je trébuche. Tu as caressé mes cheveux pour me consoler dans mes moments de peine, ces cheveux que tu ne voulais pas que l'on coupe.

Tu as dû en vouloir à ces mains qui ont coupé mes cheveux lorsque j'étais à l'hôpital.

Ces mains qui sont capables du meilleur comme du pire.

Elles ont conduit la voiture, cette voiture qui nous permettait d'aller nous promener, d'aller à la pêche. Elles ont monté les lignes, accroché les hameçons, les vers de vase, décroché les poissons.

Elles ont surtout travaillé, ces mains, car sans elles on ne peut rien faire, elles nous sont plus précieuses que nos pieds.

Dans les discussions un peu animées, elles se sont agitées, sont devenues furieuses parfois, puis se sont calmées, se sont radoucies.


Elles n'ont pas beaucoup fait le ménage, tes mains, ce n'était pas fait pour toi, le bricolage parfois, mais elles étaient surtout au service des autres. Monter les stands pour la fête des écoles, décorer le village pour le 14 juillet, servir la boisson pendant les matchs de foot. Pendant des semaines, travailler pour la préparation du moto-cross de "ton" village. Elles étaient au service de la communauté, ces mains, et que sont-elles devenues aujourd'hui ?

Tu es parti et tu as donné ton corps à la science. Qu'a-t-on fait de tes mains ? Je me pose encore la question aujourd'hui.


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