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Le père de Gervais Aujourd'hui, je vais vous raconter un peu de la vie de mon père, pour moi cela fait loin, je dirais même que les souvenirs qui restent en moi sont un peu flous, mais ils sont là quand même toujours présents dans ma tête. Je ne pourrais pas oublier mon père, c'est quand même quelqu'un qui a beaucoup compté pour moi avec des hauts et des bas. C'est mon père et il le restera. Enfin, je vais vous parler un peu de lui tel que je l'ai connu, mais sans toutefois rentrer dans les détails. Mon père tel que je le vois dans ma pensée et d'après les on-dit devait être quelqu'un d'assez remarquable, connu un peu de tout le monde dans le village, des bonnes choses ont été dites sur lui. Et puis, vu le métier qu'il faisait, il ne pouvait pas passer inaperçu. Ce qu'il faisait c'était plutôt commercial. Il allait chez les cultivateurs et des éleveurs pour acheter des légumes, des poulets, voire même des boeufs et autres, ensuite il revendait tout ça pour pouvoir tirer un bénéfice, il faisait cela deux fois par semaine. Croyez-moi, sans trop le vanter, avec ce qu'il gagnait sur ce qu'il avait vendu, sans trop d'excès il pouvait nous nourrir assez facilement, chez nous il ne manquait de rien, mon père savait faire un peu de tout, enfin là c'est le bon côté vu par moi de lui. Le mauvais de tout ça, c'est après, il a changé de comportement, je pense qu'il a dû être entraîné par des copains, et a commencé à boire, il rentrait plus tardivement à la maison, de jour en jour je dirais, au fil du temps, pour nous cela devenait dur quand il avait trop bu, il insultait ma mère, enfin tout le monde y passait, moi j'étais un peu sa bête noire, il s'acharnait souvent sur moi, il me sortait des paroles désagréables, je ne pouvais pas répondre, à l'époque on respectait les parents, mais des fois il y avait des mots qui faisaient mal, je pense qu'il ne devait pas se rendre compte de ce qu'il faisait. Depuis qu'il a commencé à boire, c'était plus le même homme. Je peux vous dire que la belle vie que j'avais auparavant était complètement bouleversée, on ne mangeait plus à notre faim, tout est devenu très dur pour la famille, j'ai même dû quitter la maison à l'âge de 13 ans pour aller travailler. Je peux dire que ma vie n'a pas été toujours rose, enfin c'est ma vie, je n'ai rien à regretter. Je puis rajouter pour clore tout ça que mon père restera toujours au fond de moi mon père, car personne ne pourra le remplacer, il avait des défauts mais aussi des qualités que je ne pourrai pas oublier. Il n'est plus là mais des choses de lui, les bonnes que j'ai retenues le plus, m'aident aujourd'hui à construire ma vie. Oui, les choses que j'ai retenues de lui m'aident, c'est vrai que ce n'est pas facile de les décrire, mais je vais essayer de faire appel à ma mémoire, voilà. Mon père quand il faisait quelque chose il le faisait bien, tout ce qu'il entreprenait était accompli avec la plus grande minutie. Mon père n'était pas quelqu'un à faire les choses à moitié, pour moi c'était un plaisir de le voir travailler. En dehors de son métier de vendeur, mon père s'occupait aussi de bêtes chez nous. Je le vois encore en train de traire la chèvre, ou la vache, chose que je n'ai jamais faite une seule fois dans ma vie. Par exemple, aussi, en train de fendre du bois qu'il empilait ensuite dans un endroit bien sec à l'abri de l'humidité. Même des fois il préparait des petits plats et croyez-moi qu'il prenait son temps pour le faire, il ne fallait pas être pressé pour pouvoir déguster ce qu'il cuisinait, car le monsieur aimait la bonne chair, pour lui un petit plat qui n'était pas mijoté, je dirais vraiment bien mijoté, c'était moins que rien. Des fois, je me tordais de faim et je demandais à mon père s'il pouvait me servir à manger, et bien il fallait attendre, car il ne le voulait pas, c'était la même phrase qui revenait : Tu attendras, disait-il pour toute réponse : ça mijote. Alors, comme vous le voyez, moi, étant encore enfant, j'étais obligé de rester sur ma faim. Mon père aimait aussi s'habiller, il était propre et toujours assez bien costumé. D'ailleurs moi aussi, je pense que je tiens un peu de lui de ce côté, je dirais même pour pas mal de choses, car en fin de compte je fais beaucoup de choses comme mon père, je peux vous dire que beaucoup de lui m'est resté et tout cela m'inspire énormément dans ma façon de vivre. Je peux vous dire que malgré les années passées, je revois mon père comme si c'était hier, même avec ce recul, au fur et à mesure j'ai dans ma tête comme un film qui diffuse ce scénario sur un écran et à chaque image qui passe sur ce fameux écran, c'est la vie de mon père qui a été filmé par moi, dont je tiens en secret. De lui, pour ne pas mentir, je ne pourrais pas dire que je sais tout, tout sur sa propre vie, j'ai vécu trop peu de temps avec lui, c'est à dire je suis parti de chez nous à l'âge de 13 ans. Ce temps que je qualifierais court m'a appris en quelque sorte à le connaître assez suffisamment, et aussi de l'apprécier dans sa façon de vivre et certains comportements. Voici quelques détails de lui. Mon père était un homme qui aimait le contact humain. A ce que je pense dans ma tête ce serait peut-être dû au métier qu'il faisait, je le vois encore, moi encore tout petit enfant, alors qu'il m'emmenait parfois avec lui, en train de faire des compliments aux personnes qu'il rencontrait, toujours la plupart du temps en train de leur faire des compliments, et leur disant de belles phrases, mon père était quelqu'un qui aimait flatter les gens par des paroles gentilles. Il n'aimait pas froisser les personnes avec qui il pouvait converser. Vous voyez, cela m'a beaucoup marqué, je pense que là-dessus je dois lui ressembler un peu, car moi aussi je n'aime pas blesser les gens par des paroles qui pourraient leur faire mal. Je pense tout comme mon père. J'essaie d'agir comme lui. Moi aussi j'aime la communication et j'aime énormément l'être humain. Papa, si mes souvenirs sont bons, ne nous a jamais frappés, c'est le bon côté que j'ai retenu chez lui, mais en revanche il nous disputait, et pas pour faire semblant, des fois je pense j'aurais préféré de prendre une gifle qui aurait été plus rapide. J'aurais peut-être eu la joue rouge sur le coup, mais moins mal en quelque sorte. Papa aimait aussi chanter, je l'entends encore en train de fredonner surtout les chansons de Tino Rossi qui je pense à l'époque devait être sa vedette préférée, d'ailleurs, je ne sais, peut-être pour faire plaisir à ma mère, il lui chantait des chansons sentimentales de Tino Rossi. Au fil des jours qui passent des petits souvenirs me reviennent. Voilà. Mon père nous disait, quand l'occasion se présentait, qu'il fallait aller à l'école pour apprendre et ne pas faire comme lui en train de toujours courir après les gens pour pouvoir acheter ou vendre quelque chose, il voulait surtout que j'aille à l'école pour apprendre. Quand je sortais avec des copains qu'il ne fallait pas trop fréquenter il n'était pas content et il me disait : Si tu continues à les fréquenter un jour ou l'autre tu deviendras comme eux. Alors il me déconseillait. Mon père n'était pas grand mais moi à côté de lui je ne faisais pas le poids, je puis vous dire qu'il était plus résistant que moi, il pouvait porter de lourdes charges sur de longues distances, jamais il ne se plaignait, je me dis souvent que jamais je ne pourrai m'aligner sur lui. Mon père m'a toujours épaté et toute ma vie je le reverrai, cette image de lui est restée gravée dans ma mémoire. Il suffit que je parle de lui pour que cela me revienne. Mon père était en quelque sorte un homme très courageux. Tout ce qu'il entreprenait il le faisait bien. Je pense que je tiens un peu de lui sur ce côté. Moi aussi j'aime comme mon père d'essayer de bien faire les choses. Je pense qu'il m'a laissé même après sa mort quelque chose d'enrichissant pour moi. Mon père était très adroit de ses mains, chose que j'ai pu constater lors de mon enfance, cet homme à ma vue avait un certain don, que j'essaierai de raconter ici en faisant appel à ma mémoire un peu défraîchie par les années passées, mes pensées sont un peu floues, et je pense qu'en réfléchissant un peu, même avec du recul, je pourrai parler un peu de lui. Mon père, pour ne pas le vanter était doué, il avait une certaine dextérité. Je l'ai vu faire pas mal de choses, et je l'admirais quand je le voyais fendre du bois avec une hache, ensuite l'empiler avec soin dans un endroit sec, planter des arbres fruitiers, des bananiers, etc. Je le vois encore en train de traire la vache ou la chèvre dont il prenait soin avant tout de laver leur mamelle avec une eau tiédie dont je ne sais ce qu'il avait pu mettre dedans, moi quand j'étais encore petit enfant, cela me fascinait et je me disais que j'avais là un père qui faisait vraiment attention à l'hygiène et que peut-être là aussi il ne voulait pas nous faire boire n'importe quoi. Je le vois aussi quand le matin j'étais encore au lit, très tôt le matin, peut-être aux alentours de 7 ou 8 heures du matin, venant dire à maman : Voilà j'ai aidé la truie à mettre bas, et annonçait à ma mère le nombre de petits qu'elle avait pu mettre au monde. Moi en entendant ce qu'il avait dit, beaucoup de choses me passaient par la tête, et je me posais plein de questions : qu'est-ce qu'il a pu faire cette nuit-là ? a-t-il vraiment bien dormi ? s'est-il réveillé tôt le matin ? Jusqu'à maintenant tout cela est resté un mystère pour moi car je ne saurai jamais la réponse sur ce sujet, je ne lui avais pas posé la question, comme il n'est plus en ce monde la question que je n'ai pas voulu lui poser me reste dans la tête sans réponse. Mon père, comme je vois, était quelqu'un de très habile, même qu'il soit mort, je continue de l'admirer. Moi, de ma part, je ne me vois pas en train de faire les mêmes choses que lui. Pour ce qu'il a fait, les souvenirs qu'il m'a laissés, je tire mon chapeau. Mon père à mon avis a dû voir beaucoup de choses dans sa vie, des choses que je pourrais dire et d'autres que je ne pourrais pas. Ce que ne pourrais pas, c'est ce qu'il a vécu avant mon enfance. Pour cela je vais faire appel à mon imagination. Une chose certaine : la parole qui sortait le plus souvent de sa bouche, c'était pour dire que sa mère était blanche, seule parole que j'ai bien retenue, mais moi étant petit enfant j'essayais de construire dans ma tête une image de ma grand-mère que je n'ai pas connue. Alors sur ce point, je pense qu'il a vraiment dû regarder ma grand-mère un peu sur toutes les coutures, il devait sûrement l'admirer. Mon père a vu aussi ses copains de classe avec qui il jouait, mon père a vu ses frères et sa soeur grandir, mon père a vu la nature se transformer, il a vu sûrement les premières voitures ou autres que je ne pourrais pas deviner, mais à ma connaissance, je sais que ses yeux ont vu plein de choses, quand il voyait une jolie voiture il savait le dire, mon père a vu plein de gens, les arbres fruitiers, les bananiers qu'il avait plantés. Mon père voyait surtout les belles choses, il parlait plus sur ce qui était bien peut-être pour me sensibiliser, mais je n'en doute pas aussi qu'il a vu des plus mauvaises, celles-là il en parlait que très rarement. Mon père aimait bien contempler la nature, scruter le ciel pour dire que le ciel est bleu, que demain il pleuvra ou qu'il fera beau. Sur cela il ne se trompait guère. Je pense là-dessus qu'il avait vraiment étudié le comportement, qu'il devait sûrement regarder le ciel pour voir si c'était bleu ou gris et à partir de là il donnait son avis. Autre chose : mon père regardait souvent ses bêtes qu'il élevait pour voir si elles n'étaient pas malades, ou s'il ne leur manquait rien. Enfin je pense que mon père a dû aussi en voir des vertes et des pas mûres. Les plus belles photos que j'ai pu garder en souvenir de mon père sont celles que j'ai photographiées dans ma tête, celles qui sont restées gravées dans ma mémoire, à vrai dire je n'ai pas de photo de lui. Mais s'il y avait une photo, j'aurais bien aimé être avec lui assis par exemple sur un banc en face de l'église de mon village, il mettrait son bras sur mon épaule en me disant : "Voilà, mon fils, c'est là que je me suis marié, c'est là que tu as été baptisé, c'est là que j'étais sur les bancs du catéchisme, et c'est là que j'ai fait mes deux communions ainsi que ma confirmation. Cette église est tout pour moi." Cette église je l'ai en tête, mais je ne sais pas si je vais trouver les mots pour la décrire. Je pense qu'elle est unique au monde car je nen ai jamais vu une autre qui lui ressemble. Ce qui m'attire en elle c'est son architecture, ses vitraux polychromes que le soleil vient égayer. Cette église avait une grande porte qui donnait sur le parvis et une petite porte de chaque côté, on pouvait entrer dans l'église par ses trois portes, car bien souvent elles restaient ouvertes pendant le jour. Le clocher ne se trouvait pas dans l'église, mais un peu retiré à une trentaine de mètres environ. J'aurais vraiment aimé être pris en photo avec mon père en ce lieu, endroit tranquille et calme, sans que personne ne vienne nous déranger. Mon père, à mon avis, devait être un homme assez intelligent parce qu'il ne nous disait pas n'importe quoi, il y a des choses qu'il pouvait me dire et d'autres, je pense, qu il ne préférait pas me dire ou les raconter et je suis entièrement d'accord avec lui, il me disait ou répétait quand l'occasion se présentait qu'il y a des choses que personne ne saura et que cela ira avec lui dans la tombe. Là-dessus je ne l'envie pas car moi-même aujourd'hui je me vois comme lui et je me rends compte que je prendrai le même chemin que mon père, je suis tout à fait comme lui, plein de choses qui iront avec moi sans que ma femme, mes enfants, ainsi que tout l'entourage le sachent, on me dira que je suis égoïste ou autre, mais c'est comme ça. Mais revenons à mon père. Ce que j'aurais aimé que mon père me dise ou me raconte : Quand j'étais petit comme toi, moi aussi j'ai fait la même chose que toi en ce moment, par exemple sortir avec des copains peu fréquentables, ou bien prendre une fruit par ci par là dans un verger qui ne nous appartenait pas. Je l'ai fait, mais en revanche je n'ai jamais vu mon père jouer à ce petit jeu. Je peux le dire, même qu'il ne soit plus au monde aujourd'hui, il m'a laissé là une belle image de lui. J'aurais voulu aussi qu'il me parle de son père. Comment était-il ? grand ? petit ? gentil ? méchant ? de quelle couleur était-il ? Mais là encore, mystère, peut-être qu'il attendait que je lui pose la question, enfin là-dessus je ne peux pas lui en vouloir, si ça ne s'est pas fait je pense que c'est de ma faute. J'aurais du lui demander tant de choses encore que j'aurais aimé entendre de lui. Qu'est-ce qu'il a fait dans sa jeunesse ? Était-il un élève brillant à l'école ? Avait-il plein de copains ? Mais je pense, en ce qui concerne l'école, qu'il devait se défendre, car bien souvent il me disait : Moi j'ai eu mon certificat d'études, et là dessus je pense que cela devait être vrai. Car des fois quand il parlait il ne sortait pas n'importe quoi, et puis moi-même je le voyais dans sa façon d'agir par rapport à moi. Toute ma vie, pour clore tout cela, je me suis toujours posé des questions sur ce que mon père ne m'a pas dit, mais là encore pas de réponse, d'ailleurs même si j'avais voulu aujourd'hui lui poser des questions à ce sujet, il n'est plus là pour me répondre. Je pense que de là-haut s'il me voit il doit dire : Si je ne l'ai pas fait, c'est que tu ne m'as pas demandé, mon fils.
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