Le père de Geneviève

Au bout de la tablée, il se tenait, entouré de sa nombreuse famille, huit enfants c'est quelque chose. Le mouvement de sa tête vers les uns, le bras qui se lève vers les autres, le poing qui fait vibrer la table, les sifflotis discrets, le rythme marqué avec ses doigts, le crescendo et le decrescendo de sa voix, il était le chef d'orchestre de la maisonnée.

Les verres remplis d'eau à des hauteurs différentes laissaient s'envoler pendant le repas toute une gamme de notes cristallines. A l'aide d'un couvert quelconque, il tapait sur chacun d'eux et pouvait nous interpréter une petite mélodie. Il était très fier et nous l'admirions.

Son travail, ses réunions, sa chorale, son jardin qu'il cultivait avec amour, sa fanfare, les soirées où nous chantions ensemble, il dirigeait tout d'une main de maître. Il préférait la musique aux cris des petits, c'était comme ça tout simplement. Chants, cris, colères, bruits, caquetages de nous tous étaient apaisés d'une voix forte : "On ne s'entend plus là-dedans !"

Quelques accords sonnant sur les touches. Distribution des notes de démarrage à chacun. Petits livres verts en main qui nous servent de partitions. Impatience du père pour le retour au calme, le choeur familial va entonner sous la direction du chef.

Le piano est placé contre le mur de la salle à manger. L'odeur d'encaustique et de renfermé se mêlent aux bruits de tourne des pages jaunies et écornées.

Nous encerclons l'aîné qui donne le rythme et soupire de lassitude. C'est notre père qui décide que nous allons chanter. Alors !

Nous respectons le sérieux de la situation. L'accord (final) retentit, mon père scrute chacun des visages avant le geste symbolique.

Quatre temps, attention ! piano puis forte, prononciation accentuée des paroles, un court silence.

Les deux index pointés vers nous, ils descendent, se rejoignent, vont l'un à gauche l'autre à droite, remontent. Le geste est sûr, mesuré, strict, la mélodie s'élève, ondule, s'affine, se durcit, et enfin s'arrête. Mon père sourit, fier de sa tribu. Au "ras le bol" tonitruant de l'aîné, il abandonne toujours son poste le premier, succède "On recommence, c'est un ordre".

Ces moments chaleureux nous les retrouvons encore, et le regard de mon père exerce toujours sur chacun un magnétisme que nous ne sommes pas prêtes d'oublier.

La musique, l'a-t-il retrouvée pour toujours ?

"Allez on rigole", s'exclame l'un de nous lorsqu'après une colère, il traîne sa chaise bruyamment, tape du poing sur la table, claque la porte et part. Son autorité nous fascine. Je le crains. Le courage ne manque jamais ; travailleur, téméraire, droit, impatient, spontané, intransigeant, il est malgré tout jovial, blagueur, toujours souriant en société. L'humour il le comprend lorsque ça vient de lui. Musicien, il anime les soirées par des chants à rengaine. La foule reprend avec lui le refrain.

Lorsqu'il se dirige vers le fond de la cuisine et ouvre le petit meuble posé sur le réfrigérateur, l'aîné sait que la séance de coupe va débuter. Mon père, religieusement, sort cette boite usée par les manipulations, patinée, rafistolée. Scrupuleusement, doucement, il s'avance, se place face à dos avec l'enfant. Il savoure cet instant. Il glisse le pouce et l'annulaire dans les branches de la tondeuse. Dent cassée qui tire les petits cheveux trop bien implantés. Cris de mon frère qui rouspète mais s'abandonne à ce qui devient un jeu. Les fou-rires se succèdent. Le résultat n'est guère probant, une séance chez le coiffeur en moins à payer.

La semelle de cuir graniteuse qui sent bon et va être découpée pour un ressemelage, il la soupèse, la caresse, l'amadoue avant le la travailler. Il prend la forme en fonte lourde, stable, la pose sur son établi en bois, costaud, placé près de la fenêtre. Au sous sol il a son coin à bricoler. Le bruit du marteau sur les clous enfouis régulièrement, la coupe du cuir au gabarit de la semelle, il brandit cette chaussure refaite, sûr de lui et très fier.

Son "Hirondelle", il la peint, la peaufine, la garde jalousement, pour se rendre à son travail. C'est quelque chose. Il l'enfourche, sans oublier auparavant ses pinces à vélo qui ne le quittent pas. Une attache sous la selle lui permet d'accrocher la remorque. Il nous promène dedans, seul moyen de transport. La sempiternelle couverture disposée dans cette remorque nous enveloppe. Nos corps se réchauffent. En route pour la campagne, grâce au pédalage rythmé de mon père. Pièce unique. On ne touche pas à "l'Hirondelle" !

13 juillet, la sage-femme est présente, tout est tranquille. Six enfants attendent le futur bébé. La salle à manger, transformée pour l'occasion en maternité, est douce, agréable. Le lit a fait place à la table, le berceau, les linges prêts à être chauffés. Dans la cuisine l'eau frémit doucement dans la bouilloire attendant la future toilette du nouveau-né. Mon père s'impatiente, il tourne, va, vient. "A tout à l'heure, la Mado !"

Minuit sonne au clocher de la paroisse ; ma mère s'est alitée, le moment est arrivé. "Poussez..." Impossible d'aller chercher mon père dans le noir. Où est-il ? Que fait-il ? A quoi pense-t-il ? - "Allons enfants de la patrie....". "C'est une fille !" - "... le jour de gloire.." (parlons-en !) - Par la fenêtre ouverte, il fait très chaud ce soir-là, se mêlent la Marseillaise chantée par mon père au Jard et les piaillements de la petite soeur qui vient de naître. Il n'a rien orchestré ce soir-là à la maison.

Il est parti emportant avec lui sa timidité, sa solitude, sa sûreté, sa tendresse pour nous ses enfants qui nous a toujours manquée.

Posée à plat sur la table, sa main est blanche, presque laiteuse, soignée à l'extrême. La peau est fine et laisse apercevoir une multitude de vaisseaux qui s'entrecroisent, des veines gonflées qui roulent à chaque mouvement. Quelques rides apparaissent et s'installent jusqu'à la base de chaque ongle rose et lisse, coupé au carré avec netteté. Son alliance placée sur la deuxième phalange miroite à chaque mouvement de ce doigt. Sa main s'ouvre, ses doigts se plient et se cachent dans sa paume. Les osselets à la pliure de chaque doigt décrivent une ligne en creux et en relief. Sa main est large, grosse comme une paluche ou une taloche, souvenirs de fessées. La paume apparaît comme un paysage singulier. Les lignes sont de différentes longueurs et ressemblent à quelques brindilles très fines. Certains y voient la durée de vie ou la chance. Son pouce est désarticulé. Chaque doigt qu'il tire émet des craquements bizarres et étonnants.

Sa main a un comportement qui diffère à chaque situation.

Chaussure - La plaque de cuir est caressée du bout des doigts qui va, vient et sent chaque aspérité. Serrés l'un contre l'autre, ils en définissent l'épaisseur et appréhendent la matière. Ils l'abandonnent quelque temps.

Le pouce et l'index s'écrasent et appuient sur le tube de colle dirigé sous la chaussure. Ils l'abandonnent. Les deux mains centrent la plaque de cuir, se posent au centre bien à plat. La main droite tape fortement et les phalanges caressent un peu durement toute la surface pour l'encollage final.

La chaussure est maintenue par la main gauche. Les phalanges de la main droite découpent le surplus de cuir avec une longue et large bande de fer effilé et amincie comme une lame. Elle glisse avec minutie sur le pourtour de la semelle pour une finition parfaite.

La main gauche répartit régulièrement les pointes. Les doigts de la main droite repliés sur le marteau tapent pour la consolidation.

Jardin - Sur le manche de l'outil, les articulations sont crispées. Les doigts deviennent gourds, la main est gonflée d'avoir enserré avec force cet outil de jardin. La main gauche au-dessus de la droite, elles appuient ensemble sur le manche de la bêche qui creuse cette terre humide et gluante.

Les mains dirigées et tendues vers le bas remontent dans un mouvement de danse et aident l'outil à retourner chaque parcelle.

Les mains sont sales. Chaque doigt recroquevillé se rapproche de l'autre jusqu'à ressembler à des serres d'oiseaux qui ramassent chaque légume, le soulèvent et jettent dans un récipient.

Devenues terreuses, les mains savourent l'eau, se frottent, s'appartiennent encore plus, se joignent. Les doigts s'entrecroisent, les dernières phalanges frottent plus fortement chaque interstice.

Ces mains sont bronzées par le vent, le soleil, le grand air.

AMI - La main sort de la poche. Les doigts se déplient. S'écartent l'un de l'autre. Les fines particules de la paume et des doigts, la multitude de nerfs effleurent le dos de l'ami.

Les doigts se rassemblent, proches les uns des autres, se plient et enserrent la main qui se tend.

Écriture - Les trois doigts pliés de sa main droite deviennent un seul élément qui tient le crayon. Au-dessus de la feuille, sa main tourne, descend, accompagne le crayon qui vient toucher le papier pour exécuter l'écriture fluide.

Musique - Les doigts de la main droite s'articulent, s'entrouvrent, se plient, se dirigent vers le sol, remontent pour une mesure battue indéfiniment.

Sa main est fatiguée, moins vive, les doigts sont gourds. Tout se repose.

A longues enjambées, rebondissant légèrement à chaque pas sur la pointe des pieds, pieds positionnés à "dix heures dix", je balance légèrement le buste de droite à gauche, les mains croisées dans le dos pour me déplacer - HÉRITAGE DE MON PÈRE.

Le "sifflot", sifflement léger et doux qui module un air, accompagne régulièrement mes journées là où je me trouve. Irrespect, moquerie, chacun l'interprète à son goût - HÉRITAGE DE MON PÈRE.

Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. Cette phrase a été rabâchée maintes et maintes fois et je l'ai faite mienne. Le rangement trop excessif des courriers, des papiers de toute sorte, le tri rapide d'articles me paraissant inutiles - HÉRITAGE DE MON PÈRE.

Quelques pâtes, un croûton de pain, un reste de repas, rien ne se jette par respect de la nourriture - HÉRITAGE DE MON PÈRE.

Faire, défaire ce que l'on a entrepris pour arriver à un travail bien fait. Aller au bout de l'engagement en s'y investissant entièrement. On ne fait pas les choses à moitié - HÉRITAGE DE MON PÈRE.

Chanter en travaillant.

Chanter en choeur.

Chanter en famille

Chanter seule ou en groupe

Chanter

le plus bel HÉRITAGE DE MON PÈRE.

Retour en ville.L'autre ville.Le père de Durim.

Revenir à l'exposition.

Le père de Josette.

Retour en ville.

Groupe d'écriture de la Bibliothèque Romain Rolland

Finalement elles ne sont plus que quatre. A avoir tenu la distance de tous ces mois face à face avec le père. A ramener du lointain du temps des mots comme d'un grenier jusque là un peu laissé à l'abandon.


Père de la ville.

Père de la terre.

Père de la capitale.

Père de la campagne.


Deux sont institutrices - et en général ce sont elles qui font écrire.

Deux son retraitées - mais venues à l'écriture par l'association dont elles s'occupent (La ruche des savoirs) où chacun est invité à échanger ses savoir-faire.


Et l'effort de chacune à recomposer les sensations, les gestes. Les gestes, surtout. Et écrire devient précisément cette manière de s'approcher au plus près de ces gestes vus des dizaines et des dizaines de fois - mais le regard glisse quand les mots ne le retiennent pas.

Lorsqu'il se dirige vers le fond de la cuisine et ouvre le petit meuble...

Gestes précis. Qui reviennent comme ils ne sont sans doute jamais venues.

Mains qui caressent la tête du cheval arrêté au bout du sillon pour le récompenser de ses efforts.

Comme des tableaux, parfois.

Ou des chansons.

La chanson du rasoir / le dimanche matin / quand ça sifflote dans les cuisines.

Mais on finit par se tenir si près du tableau que l'on veut peindre, comme on dit, que l'on y entre dedans. Et c'est soi-même enfant que l'on y découvre. Soi-même et le père qui passe, énigmatique.


Jusqu'à se retrouver tout seul à l'intérieur du tableau, sans repenti possible quand vient la mort - les silences, les questions : pour toujours.

Il est parti emportant avec lui sa timidité, sa solitude, sa tendresse pour nous ses enfants qui nous a toujours manquée.

Et comme adieu, un merci - du bout des lèvres, du bout des doigts.

Tout cet héritage, j'y tiens à présent comme à une véritable richesse... je me surprends à dire mille fois merci.

Michel Seonnet.