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Voilà, salut, et noubliez pas que les fleurs comme les espérances se cultivent. Sous-commandant Marcos. CHRONIQUE N°13 CE QUI RÉSISTE. (Michel Seonnet) |
Faut-il interroger les ruines pour comprendre quelque chose de ce qui subsiste en nous quand nous croyons avoir tout perdu ? La première fois que jai entendu parler de labbaye de Trois-Fontaines cest par Lalia, du groupe décriture de lAHMI. Il sagissait pour chacune des femmes du groupe décrire ce qui comptait pour elle. Ce qui lui tenait au cur. Lalia a parlé de son fils, son dernier gamin. Puis elle a écrit : Mais mon plus beau souvenir en ce moment même cest ma meilleure amie, elle connaît mes rires, et mes peines, et mes ennuis. Avant je ne connaissais pas bien Saint-Dizier. Ma copine, elle ma fait voir tous les endroits, les petites ruelles, le Der, comment ça a été rénové, et Trois Fontaines, cest un endroit dun vieux monastère de moines. Jy suis allé. Mais persuadé que si cet endroit avait été vraiment extraordinaire, on men aurait parlé plus tôt, avec plus dinsistance, on maurait conseillé daller y faire un tour lorsque je minquiétais de labsence (ou presque) de signes laissés ici par lhistoire. Rien ne mavait préparé à ces élans de pierres noircies qui souvrent, face au ciel, comme des pétales de fleurs, comme des mains aussi, pour accueillir ces premiers venus de la création (nuages, pluie, soleil, arbres, oiseaux), dont pendant des siècles de prières quotidiennes, doffices répétés à lidentique, ils navaient eu en quelque sorte pour mission que de récapituler la splendeur, de la porter jusquà leffacement des formes seul à même, pensaient les constructeurs, de désigner, comme un doigt pointé vers le ciel, Celui qui, Créateur, ne pouvait être entrevu quau-delà de tout ce quIl avait créé. La ruine navait rien entamé de cette parole de la pierre. Le geste vers le ciel était toujours présent, mais comme mêlé maintenant dune surcharge de terre. Des hêtres poussaient comme des cierges dun autre monde là où autrefois les moines se rassemblaient. Priaient-ils à leur place ? Comptaient-ils, plus, désormais, que la mémoire des chants, des rites, plus que la trace encore enivrante de la puissance cistercienne avant leffondrement ? Notre époque a du mal à rêver sur les ruines. Peut-être parce quelle sobstine à nous faire croire que nous pouvons être immortels, que ce que nous bâtissons (richesses, pouvoirs, certitudes) est destiné à durer. Nous vivons une époque où il est interdit de vieillir. De suser. Où tous les signes du temps qui passe, qui ronge, qui effrite, qui transforme, doivent être effacés. Au mieux accepte-t-on, à des fins touristiques, de reconstruire à lidentique ce qui fut autrefois, que le vieux soit du neuf, que lon y produise une vie artificielle (spectacle, jeux, danses) frappée du label comme autrefois. Rien de cela ici. Que le silence de leau et des oiseaux dans ce quil reste de chapiteaux. Un silence inchangé. Rendant palpable lépaisseur même du temps accumulé ici siècle après siècle. Un silence devenu pur accueil dans lequel deux femmes, deux amies, lune dorigine algérienne, lautre dorigine française (mais mariée avec un Sicilien, cest comme ça que Lalia me lavait présentée), avaient pu se glisser pour faire de ce haut-lieu le témoin dune amitié partagée à lencontre de toutes les fatalités de frontière. |
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