Michel Je rêve à mes parents, ça se passe à Bettancourt, dans notre maison, jessaye de savoir le travail que font les autres, y a ma sur quest là qui me dit quil faut que je travaille, je rêve de lescalier, je tombais, je trébuchais sur une marche et jallais à lhôpital. Quand mes parents étaient là je rêvais des monstres, les tyrannosaures, les pantagosaures, je me défends contre lui, avec un bâton, je suis dans la préhistoire, je suis avec eux. Je suis en guerre avec les dinosaures parce quils nous font chier les dinosaures, ils viennent de leur temps, on nest plus il y a quinze millions dannées. (Hôpital André Breton )
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Carnets de guerre, Théodore Fraenkel Ami de Breton, étudiant en médecine, mobilisé lui aussi, Théodore Fraenckel sera le témoin priviligié des oscillations de Breton entre psychiatrie et poésie, médecine et art. Futur compagnon des surréalistes dont il signera quelques manifestes sans écrire, il publiera ses Carnets de guerre. Extraits : Dimanche 16 Avril 1915 Rimbaud hante Breton, qui compare cette passion à un amour. En effet, lillusion, laveuglement, lidéalisation partielle à partir de soi-même. Lundi 24 Avril Breton en rimbaldisme. Crises passionnelles successives dont lobjet varie, de force inégale. Cest si simple. Il nadmet pas le symbole du miroir, trouve infâme Laforgue. 10 Juillet La décrépitude de Breton me navre. Je sens encore une fois le besoin de mélever. Corvées, exclusivement, toute la journée ensemble, trop ensemble. Je le vois inférieur, même à moi. De beaux vers, mais quel goût parfois exaspérant : le titre dun poème, une image bizare, une phrase inintelligible, une allitération et cest là tout le poème. 19 Juillet Ce matin se sont évanouis tous nos compagnons des saints jours de jadis, toute la 2ème section et plusieurs centaines d'autres bougres vers Bar-le-Duc ou Saint-Dizier, tous à l'exception de ces jeunes messieurs étudiants. Faction de nuit à la réserve du matériel. Instruction poétique et idéaliste d'un jeune étudiant limousin. Festin nocturne et champêtre, avec bière et victuailles grossières d'une épicerie, sous l'obscure clarté d'une lampe électrique de poche. Airs de flûte et déclamation de Baudelaire. Un regard de garde enchaîné jouxte la guérite, met en rage tout le monde avec son odeur, tout le monde sauf moi, pourtant, qui suis infirme plus encore que de coutume, grâce à un coryza. Sommeil sur des brancards revêtus de montagnes de couvertures de laine neigeuse et merveilleuse. Le dernier quartier de la lune parmi les fourgons et les caisses empilées. 6 Août Le poète s'en est allé à Saint-Dizier. Ahuri et désorienté, je reste. Lectures dépréciatives. On rencontre des gens qui s'extasient sur l'intelligence des abeilles et des fourmis ! 19 Août Seul, je reviens à la médecine, et je travaille à résumer des articles. Je couche sous la tente, interne de cette ambulance. Breton dans son hôpital de fous s'émeut et s'épouvante de voir des aliénés plus grands poètes que Iui. Effrayant fracas de canon. 5 septembre Mes supplications n'empêchent pas André Breton de prétendre avoir abjuré. Son diagnostic : dégénéré supérieur, la règle : incurabilité, mais il semble y échapper, multiplie les affirmations d'indifférent dédain pour son passé. L'art est à ses yeux une femme lâchée. Je souffre égoïstement aussi, car me voilà seul, séparé du monde aimé, oui seul et résisterais-je ? Les jours de boue et de pluie se pressent. Les malades m'intéressent relativement. L'âne de Buridan. 7 octobre Depuis, j'ai connu la psychanalyse. Remué puis attiré par cette étonnante systématisation d'une folie, je l'ai quittée mais blessé. André Breton, qui me l'a fait connaître, a été témoin de ma singulière réaction. Mais c'est une folie, et je n'y pense plus. Je regarde ce curieux automne noir, et je pense aux somptueuses splendeurs du Luxembourg en ma jeunesse. Ciels émouvants, poèmes symbolistes, Samain au long des balustrades. Des Terrasses du songe aux roses débordantes. Je relis Guillaume Apollinaire. Quand je rencontre, parmi mes malades, un soldat de Nantes, je l'interroge avec presque de l'émotion, bien plus que si c'était un Parisien. Cela m'étonne ; j'ai presque envie d'aller là-bas, en permission. En mon souvenir c'est plus proche que Paris. Et toujours, pour ces périodes de ma vie, un symbole féminin. Mes journées se passent médicalement. Je suis heureux parfois d'une relative activité. Orgueilleux quelquefois, et me trompant subconsciemment sur moi-même, je me figurais que personne ne me connaissait tout entier, que chacune des 3 ou 4 personnes à qui je parle ou j'écris connaissaient une fraction de moi-même, et qu'une partie était inconnue même à tous, s'ils réunissaient ce qu'ils savaient de moi. Mensonge. Ce que je voudrais être, il me semble, c'est une pensée. Je voudrais avoir des idées rieuses, complètes et systématiques, qui me donneraient la sensation d'avoir schématisé le monde. Un système philosophique. Rêverie pure, et vulgaire peut-être. Comédie. - Monsieur Teste, somme toute, on ne sait pas ce qu'il a inventé et c'est à cause de Teste que Valéry m'apparut grand. Si ce n'est que peinture, il ne reste plus rien, absolument plus rien qu'un jardin de Le Nôtre... 29 Octobre Je suis passé par Saint-Dizier. De la soirée avec André Breton, j'ai rapporté la certitude de mon diagnostic, dégénération mentale. Toutes ces notes en sont l'observation, la preuve. La transformation d'André Breton est effrayante. Il me contraignit toute la soirée à l'écouter sur la démence précoce, et m'intéressa, - moi passif ! comme touiours... 10 décembre Dans les faubourgs de Verdun. Lueurs des tirs et silhouettes menaçantes des collines où j'irai. Vacarme de canons. Insouciance et animalité. Cependant qu'André Breton revient à la poésie au point où il l'avait laissée, je m'accommode de plus en plus à mon milieu, je trouve naturel le vide absolu des journées, le néant de la pensée. Il pense qu'il ne pense pas , a dit prétentieusement Guillaume Apollinaire. 21 décembre Toujours en lignes, et non lavé depuis une semaine.Des obus ont éclaté autour de moi ; le sifflement qui grandit à toute vitesse, s'approche et devient formidable, c'est la menace, le coup qu'on voit tomber. Puis, c'est le fracas formidable, puis la pluie des éclats et des pierres comme les gouttes de l'arbre après la pluie. Je m'occupai surtout des prisonniers allemands, pauvres diables. Depuis l'attaque, défilé interminable des pieds gelés. On attend la relève. Une nuit que les péniches chargées de l'évacuation se trou-vèrent arrêtées par un bombardement, les blessés affluèrent au poste qui fut tôt rempli ; on dut poser les lourds brancards dans l'escalier de la cave, sur le seuil, et même, finalement, en dehors, sur la route, fleuve de boue. La pluie tombait, la nuit était complète... Les blessés restèrent là des heures. En passant, on les heurtait du pied ; les gémissements, les plaintes, les appels de toutes parts, les gens qui demandaient à boire, ceux qui voulaient qu'on les emportât, ceux qui peu à peu fermaient les yeux et mouraient dans la boue. On ne voyait rien, on n'entendait que ces plaintes monter. Il y avait aussi le dépôt mortuaire dans une grange effondrée, où l'on alignait, la nuit venue, des cadavres que les rats et les vers disséquaient, des débris fangeux de corps et d'uniformes dans des toiles de tentes. Horreur conventionnelle achevée. 25 Mars 1917 André Breton à l'hôpital écrit des poèmes ; je les aime. Mais, ayant lu Jules de Gaultier, qui prend un aspect de l'idée générale d'erreur (bovarysme) avec lequel il schématise le monde, je trouve quelques réflexions sur celui qui ne sait pas découvrir sa tendance principale, et qui sème des champs de sable, laissant inculte sa terre arable. Il ne donne pas la Méthode pour trouver sa tendance. Psychologie du snob, défini cervelle impuissante soignant un goût rare et supérieur, cherchant le témoignage d'autrui. ( Publier ! ) De l'homme de génie se trompant sur son génie. Les erreurs de la morale et de la métaphysique, Schopenhauer et Nietzsche, rattachés, avec quel artifice ! à ce bovarysme. Journée à Saint-Germain. J'écoute silencieux et composant des attitudes, une discussion entre un étudiant sioniste et un médecin qui a là-dessus mes idées, plus le mérite d'un homme d'action. Et je médite un second télégramme pour Petrograd ; de grands espoirs y naissent, le comité d'action a des exigences de Père Duchesne ; peut-être veut-il même la paix. 30 mars André Breton à l'hôpital compose un beau poème d'images : André Derain, d'une complication prosodique inouïe, allitéré, tririmé, etc. Il rêve d'un grand article sur Guillaume Apollinaire. Et moi, qui le vois tous les jours, je subis terriblement cette influence absurde. Nul plus que moi n'est malléable aux influences, et c'est à peine si je suis moi-même, si je sens autre chose en moi que l'objet directeur, ou sa fidèle contradiction. Les chiromanciens ne donnent pas mon sort. Quelle méthode m'éclairera sur mon véritable destin ? Thédore Fraenkel, Carnets de guerre (éditions des cendres). |
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En ce temps-là, il n'était question tout autour de la place de la Bastille que d'une énorme guêpe qui le matin descendait le boulevard Richard-Lenoir en chantant à tue-tête et posait des énigmes aux enfants. Le petit sphinx moderne avait déjà fait pas mal de victimes quand, sortant du café au fronton duquel on a cru bon de faire figurer un canon, quoique la Prison qui s'élevait en ces lieux puisse passer aujourd'hui pour une construction légendaire, je rencontrai la guêpe à la taille de jolie femme qui me demanda son chemin. Mon Dieu, ma belle, lui dis-je, ce n'est pas à moi de tailler ton bâton de rouge. L'ardoise du ciel vient justement d'être effacée et tu sais que les miracles ne sont plus que de demi-saison. Rentre chez toi, tu habites au troisième étage d'un immeuble de bonne apparence et, quoique tes fenêtres donnent sur la cour, tu trouveras peut-être moyen de ne plus m'importuner. Le bourdonnement de l'insecte, insupportable comme une congestion pulmonaire, couvrait à ce moment le bruit des tramways, dont le trolley était une libellule. La guêpe, après m'avoir regardé longuement, dans le but, sans doute, de me témoigner son ironique surprise, sapprocha alors de moi et me dit à l'oreille : je reviens. Elle disparut en effet et j'étais déjà enchanté d'en être quitte avec elle à si bon compte quand je maperçus que le Génie de la place, d'ordinaire fort éveillé, semblait pris de vertige et sur le point de se laisser choir sur les passants. Ce ne pouvait être de ma part qu'une hallucination due à la grande chaleur : le soleil me gênait d'ailleurs pour conclure à une soudaine transmission des pouvoirs naturels car il était pareil à une longue feuille de tremble et je n'avais qu'à fermer les yeux pour entendre chanter les poussières. La guêpe, dont l'approche m'avait néanmoins plongé dans un grand malaise (il était à nouveau question depuis quelques jours des exploits de piqueurs mystérieux qui ne respectaient ni la fraîcheur du métropolitain ni les solitudes des bois, la guêpe n'avait pas cessé complètement de se faire entendre. Non loin de là, la Seine charriait de façon inexplicable un torse de femme adorablement poli bien qu'il fût dépourvu de tête et de membres et quelques voyous qui avaient signalé depuis peu son apparition affirmaient que ce torse était un corps intact, mais un nouveau corps, un corps comme on n'en avait assurément jamais vu, jamais caressé. La police, sur les dents, s'était émue mais comme la barque lancée à la poursuite de l'Ève nouvelle n'était jamais revenue, on avait renoncé à une seconde expédition plus coûteuse et il avait été admis sans caution que les beaux seins blancs et palpitants n'avaient jamais appartenu à une créature vivante de l'espèce de celles qui hantent encore nos désirs. Elle était au-delà de nos désirs, à la façon des flammes et elle était en quelque sorte le premier jour de la saison féminine de la flamme, un seul 21 mars de neige et de perles. André Breton in Poisson Soluble.
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