Sujet, verbe, complément



Le travail de Deligny consistait à ce que les éducateurs notent les déplacements réguliers des enfants autistes. Ils dessinaient ainsi des traces d'erre.

Chronique d’un voyage


Samedi 17 heures, quelques bandes nuageuses, l'air sec de l'est, le théâtre et l'hôtel de ville circonscrivent le regroupement d'une poignée de personnes, figurines incertaines d'une après-midi d'hiver. Le jour déploie encore de fortes lueurs qui irriguent la grisaille maussade du ciel. Sur cette toile songée plus qu'éprouvée, se forme une procession, sorte de communauté naturelle et douce si elle ne fût arbitraire, groupée et reccueillie autour d'un diadème insoupçonné et mystérieux que quelques affiches disséminées dans la ville livrent à l'anonymat des rues et de leurs passants. Engoncés dans ce bus collectif qui nous tiendra lieu de barque, un Charron patibulaire à sa barre, nous voilà initiés, yeux hagards et incrédules, au secret de notre venue. Comme au frontispice d'une stèle gravée à même l'usure du temps, trace ineffable et improbable, s'énonce le corps de la légende : Breton conçoit le surréalisme à Saint-Dizier et naît au propre, au seuil de son écriture en ces lieux. Fondés sur un mystérieux texte qui nous reste inconnu - Sujet - , ces propos préremptoires appellent l'exposition des circonstances de cette genèse, à savoir la rencontre de la guerre, la découverte de Freud et de la folie et le surgissement de la question de l'écoute, traçant le chemin d'une écriture qui, entre Rimbaud, Vaché, Valéry et Apollinaire, se cristallisera dans un poème initiatique : “Aube, adieu. Je sors du bois hanté. J'affronte les routes : croix torrides.”


Et nous sommes plongés, mis en histoire : le bus démarre et une voix nasillarde mais sans éclats, monocorde et sèche, comme indifférente ou extérieure à son sujet, lit des chroniques de guerre : quel affrontement nous attend ? Passagers d'un voyage sans terme ni durée, juste commencé et déjà si pregnant, otages d'une époque qui se martèle à coups de missives joignant à la minutie de leurs descriptions l'exaltation d'un patriotisme belliqueux, nous voici suspendus à un filet de voix menant une danse aux fins impénétrables. Sensation d'errer quelques mètres au-dessus de la ville au fil de ces mots, reliques saisissant nos consciences endormies et y glissant ces scènes qu'elle commente : le défilé des prisonniers, les honneurs militaires, la visite de Pétain au front...


Les turbulences - régime commode de l'allusion, ramassant du fanatisme nationaliste au racisme de faciès ce qui traîne dans ces chroniques passées, la lumière décline, les rues défilent dans l'inconfort d'un rêve et le silence de notre écoute, réveillée d'une torpeur sans fond, déréalise cette ville inconnue que nous traversons. Breton nous recueille, ou plutôt ces deux questions que, jeune aide-médecin à l'esprit pénétrant, mobilisé au Centre neuro-psychiatrique de l'hôpital de Saint-Dizier en Juillet 1916, il pose à ces soldats évacués du front (pour troubles mentaux ou suspectés de simulation de la folie) : “Avec qui la France est-elle en guerre ?”, “A quoi rêvez-vous la nuit ?” Elles précipitent, chez ces lycéens, un florilège de paroles qui, entre l'adolescens et la conscience du monde, dessine un univers singulier. Ces jeunes corps de voix soulèvent, dans le symbole d'une anecdote trop peu exploitée, la marque d'une enfance rieuse et naïve, pas encore envolée, une gravité pudique ou avouée, ses grandes épreuves de l'esprit : sa solitude, sa finitude, ses égarements, enracinements et oppressions… Le trajet s'oublie, le déplacement disparaît, le bus file ou se traîne ; qu'importe, seules nous mènent ces voix, guides précieux d'une conduite par l'ouïe. Les ombres gagnent la nuit, les bâtiments, les routes s'effacent dans leur creux. Edifices ternes, arbres dénudés, rues désertes, aires abandonnées et autres ersatzs de la ville : figures d'un paysage désolant que quelques chuchotements attrapés au vol élèvent à l'instantané, à la coupe géologique d'une communauté.


Descendus au lycée. Un texte de Breton sur la guerre est lu dans le hall d'entrée, tapissé d'une série d'affiches consacrées à son existence :


“ Pardon de te marchander mon offrande, divinité insatiable de la guerre. Je sais tout ce qu'aujourd'hui on te donne et que tu n'as même plus à te baisser pour en prendre. Et si pourtant j'osais parler de ce qu’on te refuse ? Une fois de plus tu es là, hagarde, immonde, à fracasser tes grands jouets bleu qui se relayent toujours plus nombreux, plus perfectionnés, dans une nuée de mouches. (...)


Toutefois, tu ne m’en imposes pas par ta présence et ta virulence même au point de me faire douter que le secret de ta suppression définitive soit à la portée de l'homme, qui a bien su conjurer la peste ou la rage. “


Montés dans une salle de cours où nous attend une exposition sur le nationalisme dans l'enseignement. Une matière prolixe y est offerte : des mots, des slogans, affiches, vidéos et discours d'époque encerclent et frappent le visiteur de leur violence. L'épopée nationale se joue, se représente ici et cette machine écrasante, aveuglante étale avec faste tous ses apprêts. Ton du vainqueur, netteté des rôles, diabolisation de l'ennemi, dithyrambes patriotiques entonnés par ses glorieux larbins (Claudel, Péguy, Maurras, Anatole France), s'éprouvent avec saisissement dans les extraits de presse, les manuels scolaires, les lettres aux instituteurs, jusqu'aux paroles des écoliers et à leurs réactions. Cloisonnés dans un espace restreignant le mouvement, les visiteurs composent une fourmilière terrassée, agitée, oppressée, errant dans cette ruche carnassière. Les visages se tournent comme des girouettes, assaillis de matériaux qui charrient et déversent ces mêmes efluves sanglantes : livres, affiches, discours d'époque, films de guerre... Dociles, les corps plient : assis à ces pupitres d'enfants, ils lisent, regardent, découvrent ou plus certainement éprouvent à nouveau la force, l'éclat et la puissance d'un nationalisme sans frein ni limites. Quelques rengaines et slogans emportent nos esprits :


“ Que votre amour pour la patrie, que rien ne l'égale. ”


“ France, veux-tu mon sang, Il est à toi, France . Souffrir sera ma loi. Qu'il te faut la mort, Mort à moi. Et vive toi, France. ”


“ Puis restez français par le sentiment national ; ne vous laissez pas envahir par je ne sais quel esprit de cosmopolitisme, toujours détestable, qu'il soit rouge ou noir. ”


Soustraits au délire nationaliste, un mot destiné à André Breton par Jacques Vaché, l'homme qui l'extirpa de l'emprise de la guerre et du culte de la littérature, fait dissonance : “ Rien ne vous tue un homme comme d'être obligé de représenter un pays. ” D'autres citations, glanées sur ces affiches, pulvérisent ces relents nauséeux et laissent jaillir d'autres rapports, regards et mondes nés d'une écriture lumineuse :


“ Pour ma part, j'aimais et j'aime encore cette poésie pratiquée à larges coupes dans ce qui nimbe la vie de tous les jours. ”


“ L'oeil existe à l'état sauvage. ”


“ Nous remplissons des pages de cette écriture sans sujet, nous regardons s'y produire des faits que n'avons même pas rêvés, s'y opèrent les alliages les plus mystérieux, nous avançons dans un conte de fées”.


“ Comment dans ces conditions n'aurais-je pas été tenté de demander secours aux poètes ? ”


“ À nos yeux, le fou authentique se manifeste par des expressions admirables où jamais il n’est contraint, ou étouffé, par le but raisonnable. Cette liberté absolue confère à l’art de ces malades une grandeur que nous ne retrouvons avec certitude que chez les Primitifs… ” (Le surréalisme et la peinture)


Cela signe une mesure et les écarts, les distances incommensurables qui séparent à tout jamais quelques esprits éclairés d'une masse gangrénée : Breton libérateur de lui-même et des autres. A la folie de la guerre, répond la fureur poétique, crépitant de tous sens et embrassant toutes réalités, corps du chant inouï et de sa sève prodigue. Et les flammes s'élèvent sous ces plafonds identiques, gagnent ce papier où s'affirme la réalité d'une époque néfaste ; les nuages bleutés qui ouvrent l'horizon, une fois la sortie franchie, accompagnent ces réminiscences d'un combat avec l'ange, accouchant de l'irrévérence et du magistère de l'esprit sur toute forme de réalité. Ailleurs, au-delà de tout verbiage et propagande, flotte cette Béatrice que le surréalisme nommera sa fin ultime : le point de résolution des antinomies classiques (réel/imaginaire, rationnel/irrationnel...) “ Après toi, mon beau langage ”, à la recherche du fonctionnement réel de la pensée par l'abandon de soi à toutes ses formes d'apparaître : toute puissance du rêve, des jeux d'associations, du hasard et de leurs expressions : écriture automatique, hallucinations collectives, état de transe... Les couloirs d'école, portes jaunes et salles de cours désertées résonnent en contrepoint d'une atomicité aux aguets, mince décor d'une trajectoire “ explosante-fixe ”... (...)...








L'affaire Klapahouk.




Ils vont tes membres déployant autour de toi des draps verts Et le monde extérieur En pointillé Ne joue plus les prairies ont déteint les jours des clochers se rejoignent Et le puzzle social a livré sa dernière combinaison Ce matin encore ces draps se sont levés ont fait voile avec toi d'un lit prismatique Dans le château brouillé du saule aux yeux de lama Pour lequel la tête en bas e suis parti jadis Draps amande de ma vie Quand tu marches le cuivre de Vénus Innerve la feuille glissante et sans bords Ta grande aile liquide Bat dans le chant des vitriers.

Extrait de L'Air de l'eau. André Breton.







Magali

« Je veux un dauphin avec moi, chez moi, y a plein de dauphins en porcelaine, c’est mon rêve, je veux voir des dauphins, comment on leur donne à manger tout ça, parce qu’ils sont gentils, je les aime bien. Moi je veux un appartement avec mon copain, avec julien, appartement dehors, plus tard un enfant, une voiture, tout ça.

Je me bagarre avec le judo, avec les filles, les ceintures, tout ça. Je me bats pour une compet', pour gagner la coupe. Mon rêve, jeudi, je vais à Toulouse à une compet', et je veux gagner, je veux ma ceinture marron. »

C.A.T de l'I.M.E.





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