Le père d'Aline

La lame du rasoir

inlassablement passée, repassée

au ruban de cuir du matin

Très tôt

A l'heure d'avant l'heure

Quand les chantiers seront

au bout de la nuit

loin

dans la banlieue qui bétonne


Il râle, il engueule, il embrasse


la moto démarre feutrée

ne pas réveiller les voisins


il ira poser les lames

du parquet des pauvres

bonnes lames, mauvaises lames


la chanson du rasoir

le dimanche matin

quand ça sifflote dans les cuisines

la chemise blanche

juste repassée

la robe à smocks

les sandalettes en toile

à peine séchées

au soleil de la fenêtre des chats.


Blanc dimanche

belle aventure de la connivence

à Bicêtre

entre l'accordéon et les frites

pendent les morues sèches

fleurs et gâteaux, barbe à papa


le blanc dimanche s'engrise

on reste en rade dans les cafés


Sous les comptoirs

elle dessine

du bout de sa sandale

dans la sciure et la cendre

de vagues cercles

elle s'ennuie

on y va ?


Demain, le rasoir inlassablement

et le crissement de verre

sur la barbe bleue.


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Sur les épaules, chaloupent les étoiles

la rue bec de gaz est ce théâtre

labyrinthe

où la lumière du rade découpe au rasoir

l'ombre du matelot

et l'attire

dans sa gueule de chaudière à palabres.

Les mises à mort tapies

sous les jambons pendus

le jeu, la main, le chiffre doigts brandis, le cri

la chute

dans les tournées générales des verres cassés

de la bagarre


entre les arcades de ferraille du métro aérien

la nuit clignote et s'abat

l'accordéon souffle ses tripes au vent

Son pied marin

tourne un tango à l'espadrille

sur la place.


Sur ses épaules ronronne la fille endormie du matelot

"Bonsoir Lili bonsoir

Bonsoir Lili..."

on rentre à la cabane


ici la gueule de bois

se joue de l'atmosphère

on est toujours au cinéma

... A Abilaine il y avait un gars.


Le café aux miroirs, dernier arrêt

Madame Thérèse officie au centre du comptoir en fer à cheval.

Elle trône chignon laqué noir encorbeillée de lys blancs et de roses en gerbes.

Les hommes sirotent

cour bruissante.

Mon père Ricard à la menthe

et moi, la grenadine à l'eau.

Deux grands miroirs face à face

des deux côtés du comptoir.

Miroirs ouvragés, biseautés

J'ai traversé là avec Alice

jusqu'à l'infini

la porte de la question.

Mascarade

mise à distance

en abîme

où suis-je

mon père est là

mais lequel ?

derrière quelle porte ?

Seules

d'immuables Madame Thérèse

minaudent

entre azalées et cyclamens.

Les hommes continuent à bruisser

décors interchangeables

figurants du mystère joué

sous le lustre multiplié.


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- Salut la coterie de Bordeaux

j'suis raide, mais je paye un godet

c'est moi qui rince, la betterave est au frais.

- Viens au gourbi, on cassera une petite graine avec un bout d'barbaque, n'aie pas le traczir, c'est pas du greffier et ça f'ra passer la peinture de la neuille.

- Quand les lardus sont descendus au rade (deux belles hirondelles des faubourgs) il nous ont chanté Ramona. Les Ritals et les Frisés, à coups d'batte dans l'buffet, le loufiat les a virés, il en avait plein les cannes, plein les carreaux de ces tordus.

- Merde, la tire est en rideau, arrête un bahut, ce soir dernière bordée, et après on prendra l'dur.

Dans l'attente et sur le qui vive

de la nuit d'alors

Silencieuse

A l'écoute

Son pas dans la rue

Sa voix

le lent sifflement codé

Il frappe à la porte

Son mot de passe rythmé

il rentre à la maison

La frappe est légère ou rageuse

l'oeil velours ou noir de colère

le cheveu sage

ou la tête en bataille

L'intonation des premiers mots

dira

Soirée de rires, soirée de larmes

Un soir de mèche dans l'oeil

il grimpe quatre à quatre

ses trois étages

et crie à ma mère

"Donne-moi mon fouet"

Il repart en tempête

Pour se battre

Où ? avec qui ?

Dans l'attente et sur le qui vive

de la nuit d'alors

dangereuse

la sirène des cars de police

Vers la Pitié, la Salpétrière


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Autre soir

à l'affût

rires étouffés

dans la rue

Ma mère va à la fenêtre

Elle observe un moment

amusée

celui qui fait le pitre

avec ses copains

Sur la pointe des pieds

en chaussettes sur le trottoir

Mon père rentre "en lousdé"

"Je t'ai entendu

Robert

Tu peux remettre tes chaussures".


Éclats de rire dans la rue.


Mon père, le cascadeur

passait par les fenêtres

d'un étage à l'autre

pour rejoindre la voisine

qui l'attendait à la porte

avec un couffin promis

- Rétablissement rapide et risqué -

Mon père, le farceur

était ravi

La voisine payait un coup à boire

Ça se terminait par des chansons

Tard dans la nuit


... Celui qui dormait sous les ponts des bateaux

les yeux dans les étoiles....

L'été lourd à Paris

"J'étouffe"

Il descend sa couverture

et s'allonge dans la cour

Herbes et pavés

Vague terrain vague

Plus près du ciel

il s'installe parfois

sur l'appui de fenêtre

troisième étage

à peine une barre d'appui

pour garde-fou


Ma mère veille

Sur la chaise

à côté

prête à retenir

le bel amour fou.

Tous couchés en vrac

sur le lit barcasse

l'heure est à la rigolade

la chatouille...

- "Papa, fais la tomate"

et l'automate

roule ses yeux de bille

hache les gestes qui vibrent

par saccades.

L'heure est à la pantomime

Mais attention !

L'heure peut virer au noir

vite fait.


Quand j'ai eu 15 ans, avec ma première cigarette, mon père m'a confié deux cahiers rescapés du journal de bord qu'il a tenu pendant les sept ans passés dans la marine de 1938 à 1945. Les autres cahiers ont sombré dans la mer des Sargasses.

Deux cahiers jaunis aux majuscules fleuries à l'encre violette (Août 39. Décembre 40. "Mes mémoires sur le croiseur Jeanne-d'Arc")

J'enfermai le journal de bord de mon père dans mon journal d'intime adolescente. Écritures mélangées.

"3 septembre 39. Départ de Brest.

4 heures du matin, je prends le quart à la mer, le temps est gris, la brume rend le port visqueux.

A 6 heures le commandant fait annoncer que la guerre est déclarée."

Il a 18 ans, il vient d'embarquer sur la "Jeanne" pour faire le tour du monde.

Le roman de mon père éclipsait tous les autres, il a bercé notre enfance comme un ressac, jusqu'au ressassement.

" A 24 ans, j'avais fait deux fois et demi le tour du monde, et le tour de la vie, des femmes et des morts de toutes les couleurs, ce que je vis maintenant, c'est du rab."

On faisait partie du rab, honneur ambigu.

J'ai gardé les bribes du bercement. 27 ans après sa mort, je reconstruis son histoire dans les Atlas et les livres d'Histoire.

Juillet 40. Mers el Kebir, les anglais ouvrent le feu sur la flotte. 1300 morts.

Novembre 42. Sabordage de la flotte à Toulon après l'occupation de la zone libre par les Allemands.

Début décembre 42, la "Jeanne" mouille à Pointe-à-Pitre à la Guadeloupe, mon père déserte avec six autres matelots, pour rejoindre les Forces françaises navales libres. Sa chaloupe dérive sept jours dans la mer des Sargasses, elle se retourne, ils sont recueillis par les Anglais au large d'Antigua.

Dans ses cahiers chantent les îles et les ports, les Açores, les Bermudes, la Désirade, la Jamaïque, Marie-Galante, Trinidad, Port of Spain, Halifax... et puis Boston, New York, Rio de Janeiro.

Condamné à mort par contumace - je me suis longtemps demandée ce que ça signifiait. La contumace était peut-être un instrument de torture, une guillotine.

Et ces deux fois et demi le tour du monde, où ça commence ? où ça s'arrête et dans quel sens ?

La nuit, à la lumière bleutée du globe terrestre, je savais bien qu'en deux fois et demi on ne revient jamais vraiment à son point de départ.


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Au marché de Bicêtre

il va choisir

la cotte noire.

Il soupèse

et caresse

et marchande.

La salopette de travail

serge noire

satinée

brillante

élevée à l'élégance des soirs

et des dimanches

L'épaisseur

la résistance

la brillance

la douceur

la fermeture éclair d'or

de la grande poche

sur la poitrine

Il porte sa cotte noire d'encre

sur une chemise blanche

col ouvert

poignets mousquetaire

boutons de manchette

dorés

bretelles croisées

ceinture de cuir

A l'usure, la cotte noire

lavée, repassée, relavée

finira au chantier

grise et molle, rapiécée

à genoux sur les parquets blonds

Au marché de Bicêtre

il retournera choisir

la cotte noire du désir.

Le grand-père de Patcharin.Le père de Marie-Hélène.Le père de Daniel

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