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Le père d'Aline La lame du rasoir inlassablement passée, repassée au ruban de cuir du matin Très tôt A l'heure d'avant l'heure Quand les chantiers seront au bout de la nuit loin dans la banlieue qui bétonne
Il râle, il engueule, il embrasse
la moto démarre feutrée ne pas réveiller les voisins
il ira poser les lames du parquet des pauvres bonnes lames, mauvaises lames
la chanson du rasoir le dimanche matin quand ça sifflote dans les cuisines la chemise blanche juste repassée la robe à smocks les sandalettes en toile à peine séchées au soleil de la fenêtre des chats.
Blanc dimanche belle aventure de la connivence à Bicêtre entre l'accordéon et les frites pendent les morues sèches fleurs et gâteaux, barbe à papa
le blanc dimanche s'engrise on reste en rade dans les cafés
Sous les comptoirs elle dessine du bout de sa sandale dans la sciure et la cendre de vagues cercles elle s'ennuie on y va ?
Demain, le rasoir inlassablement et le crissement de verre sur la barbe bleue.
_________________________________________________ Sur les épaules, chaloupent les étoiles la rue bec de gaz est ce théâtre labyrinthe où la lumière du rade découpe au rasoir l'ombre du matelot et l'attire dans sa gueule de chaudière à palabres. Les mises à mort tapies sous les jambons pendus le jeu, la main, le chiffre doigts brandis, le cri la chute dans les tournées générales des verres cassés de la bagarre
entre les arcades de ferraille du métro aérien la nuit clignote et s'abat l'accordéon souffle ses tripes au vent Son pied marin tourne un tango à l'espadrille sur la place.
Sur ses épaules ronronne la fille endormie du matelot "Bonsoir Lili bonsoir Bonsoir Lili..." on rentre à la cabane
ici la gueule de bois se joue de l'atmosphère on est toujours au cinéma ... A Abilaine il y avait un gars.
Le café aux miroirs, dernier arrêt Madame Thérèse officie au centre du comptoir en fer à cheval. Elle trône chignon laqué noir encorbeillée de lys blancs et de roses en gerbes. Les hommes sirotent cour bruissante. Mon père Ricard à la menthe et moi, la grenadine à l'eau. Deux grands miroirs face à face des deux côtés du comptoir. Miroirs ouvragés, biseautés J'ai traversé là avec Alice jusqu'à l'infini la porte de la question. Mascarade mise à distance en abîme où suis-je mon père est là mais lequel ? derrière quelle porte ? Seules d'immuables Madame Thérèse minaudent entre azalées et cyclamens. Les hommes continuent à bruisser décors interchangeables figurants du mystère joué sous le lustre multiplié.
____________________________________________ - Salut la coterie de Bordeaux j'suis raide, mais je paye un godet c'est moi qui rince, la betterave est au frais. - Viens au gourbi, on cassera une petite graine avec un bout d'barbaque, n'aie pas le traczir, c'est pas du greffier et ça f'ra passer la peinture de la neuille. - Quand les lardus sont descendus au rade (deux belles hirondelles des faubourgs) il nous ont chanté Ramona. Les Ritals et les Frisés, à coups d'batte dans l'buffet, le loufiat les a virés, il en avait plein les cannes, plein les carreaux de ces tordus. - Merde, la tire est en rideau, arrête un bahut, ce soir dernière bordée, et après on prendra l'dur. Dans l'attente et sur le qui vive de la nuit d'alors Silencieuse A l'écoute Son pas dans la rue Sa voix le lent sifflement codé Il frappe à la porte Son mot de passe rythmé il rentre à la maison La frappe est légère ou rageuse l'oeil velours ou noir de colère le cheveu sage ou la tête en bataille L'intonation des premiers mots dira Soirée de rires, soirée de larmes Un soir de mèche dans l'oeil il grimpe quatre à quatre ses trois étages et crie à ma mère "Donne-moi mon fouet" Il repart en tempête Pour se battre Où ? avec qui ? Dans l'attente et sur le qui vive de la nuit d'alors dangereuse la sirène des cars de police Vers la Pitié, la Salpétrière
________________________________________ Autre soir à l'affût rires étouffés dans la rue Ma mère va à la fenêtre Elle observe un moment amusée celui qui fait le pitre avec ses copains Sur la pointe des pieds en chaussettes sur le trottoir Mon père rentre "en lousdé" "Je t'ai entendu Robert Tu peux remettre tes chaussures".
Éclats de rire dans la rue.
Mon père, le cascadeur passait par les fenêtres d'un étage à l'autre pour rejoindre la voisine qui l'attendait à la porte avec un couffin promis - Rétablissement rapide et risqué - Mon père, le farceur était ravi La voisine payait un coup à boire Ça se terminait par des chansons Tard dans la nuit
... Celui qui dormait sous les ponts des bateaux les yeux dans les étoiles.... L'été lourd à Paris "J'étouffe" Il descend sa couverture et s'allonge dans la cour Herbes et pavés Vague terrain vague Plus près du ciel il s'installe parfois sur l'appui de fenêtre troisième étage à peine une barre d'appui pour garde-fou
Ma mère veille Sur la chaise à côté prête à retenir le bel amour fou. Tous couchés en vrac sur le lit barcasse l'heure est à la rigolade la chatouille... - "Papa, fais la tomate" et l'automate roule ses yeux de bille hache les gestes qui vibrent par saccades. L'heure est à la pantomime Mais attention ! L'heure peut virer au noir vite fait.
Quand j'ai eu 15 ans, avec ma première cigarette, mon père m'a confié deux cahiers rescapés du journal de bord qu'il a tenu pendant les sept ans passés dans la marine de 1938 à 1945. Les autres cahiers ont sombré dans la mer des Sargasses. Deux cahiers jaunis aux majuscules fleuries à l'encre violette (Août 39. Décembre 40. "Mes mémoires sur le croiseur Jeanne-d'Arc") J'enfermai le journal de bord de mon père dans mon journal d'intime adolescente. Écritures mélangées. "3 septembre 39. Départ de Brest. 4 heures du matin, je prends le quart à la mer, le temps est gris, la brume rend le port visqueux. A 6 heures le commandant fait annoncer que la guerre est déclarée." Il a 18 ans, il vient d'embarquer sur la "Jeanne" pour faire le tour du monde. Le roman de mon père éclipsait tous les autres, il a bercé notre enfance comme un ressac, jusqu'au ressassement. " A 24 ans, j'avais fait deux fois et demi le tour du monde, et le tour de la vie, des femmes et des morts de toutes les couleurs, ce que je vis maintenant, c'est du rab." On faisait partie du rab, honneur ambigu. J'ai gardé les bribes du bercement. 27 ans après sa mort, je reconstruis son histoire dans les Atlas et les livres d'Histoire. Juillet 40. Mers el Kebir, les anglais ouvrent le feu sur la flotte. 1300 morts. Novembre 42. Sabordage de la flotte à Toulon après l'occupation de la zone libre par les Allemands. Début décembre 42, la "Jeanne" mouille à Pointe-à-Pitre à la Guadeloupe, mon père déserte avec six autres matelots, pour rejoindre les Forces françaises navales libres. Sa chaloupe dérive sept jours dans la mer des Sargasses, elle se retourne, ils sont recueillis par les Anglais au large d'Antigua. Dans ses cahiers chantent les îles et les ports, les Açores, les Bermudes, la Désirade, la Jamaïque, Marie-Galante, Trinidad, Port of Spain, Halifax... et puis Boston, New York, Rio de Janeiro. Condamné à mort par contumace - je me suis longtemps demandée ce que ça signifiait. La contumace était peut-être un instrument de torture, une guillotine. Et ces deux fois et demi le tour du monde, où ça commence ? où ça s'arrête et dans quel sens ? La nuit, à la lumière bleutée du globe terrestre, je savais bien qu'en deux fois et demi on ne revient jamais vraiment à son point de départ.
___________________________________________ Au marché de Bicêtre il va choisir la cotte noire. Il soupèse et caresse et marchande. La salopette de travail serge noire satinée brillante élevée à l'élégance des soirs et des dimanches L'épaisseur la résistance la brillance la douceur la fermeture éclair d'or de la grande poche sur la poitrine Il porte sa cotte noire d'encre sur une chemise blanche col ouvert poignets mousquetaire boutons de manchette dorés bretelles croisées ceinture de cuir A l'usure, la cotte noire lavée, repassée, relavée finira au chantier grise et molle, rapiécée à genoux sur les parquets blonds Au marché de Bicêtre il retournera choisir la cotte noire du désir.
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