Le premier jour où on est arrivés.

CHRONIQUE N°5 - AVEC LES YEUX D'UNE BUSE. ( par Michel Seonnet )



“Sous le regard de la buse”. C’est le titre de l’émission de radio diffusée sur Radio Crocodile (une radio associative installée dans les locaux de la M.J.C - une radio aujourd’hui éteinte). Pendant plusieurs mois, je vais essayer de regarder la ville avec les yeux d’un oiseau.

C’est bien sûr une buse qui parle. Une buse qui a tout vu, tout connu. Une buse qui était là bien avant les premiers coups de pioches.

Une buse dont le regard va me permettre de voir ce que je n’ai jamais vu. La boue, par exemple. La boue des commencements dont parlent encore les premiers habitants.

“Il faut vous imaginer. Les champs éventrés par les pelleteuses. Les masses de terre lourde et compacte sorties des profondeurs. Certains jours on avait l’impression que la planète entière était devenue quelque chose de presque liquide. Une sorte de pâte. Visqueuse. Omniprésente. Une terre mouvante comme il y a des sables mouvants.

Je me souviens encore de la couleur de la terre lorsqu’on creusa pour construire le centre-commercial. Elle était bleue ! Tout au fond, au plus profond de là où on avait creusé, je vous l’assure : la terre était bleue. A faire pâlir de jalousie ce poète qui a écrit que la terre est bleue comme une orange. Ici, la terre était bleue comme la terre. Et c’est dans cette terre bleue que l’on s’est mis à construire.

Parce que l’incroyable, c’est que malgré ce sentiment d’instabilité, cette impression que la terre allait vous dévorer comme un ver qui se serait endormi, on bâtissait dans cette boue, on roulait dans cette boue, des machines plus impressionnantes les unes que les autres y allaient et venaient, elles semblaient à chaque tour de roue défier le monstre enfoui dans les profondeurs dont on pouvait très bien imaginer que, chaque jour, comme un Minotaure recevant son dû, il prélevait à sa convenance une ou deux proies, peut-être plus, parmi les véhicules en tous genres qui s’aventuraient là.

Mais on vivait aussi dans la boue ! Car à peine un des bâtiments de cette ville neuve était-il terminé, les plâtres à peine secs, l’eau et l’électricité tout juste branchés, on voyait arriver ceux qui allaient y habiter.

Imaginez ces chemins de boue à travers lesquels les voitures de déménagement tentaient de se faire un chemin. Imaginez les glissades au moment de sortir le lit, l’armoire de la voiture. Imaginez ces kilos de boue accrochés aux chaussures que chaque allée et venue faisait entrer dans les appartements. La boue était partout ! Pour ceux qui aménageaient quand il faisait sec, la situation n’était pas meilleure. Il faisait chaud. Mais on ne pouvait rien ouvrir sous peine de faire entrer dans la chambre ou la cuisine des volées de poussière, de terre pulvérisée, qui une fois déposée sur le sol y aurait recomposé une sorte de jardin intérieur.

La boue régnait. La poussière envahissait tout. Mais tout le monde était heureux. Pour la plupart, accéder à ses appartements était un rêve enfin réalisé.”

Ainsi parla la buse sur Radio Crocodile, 96,4.




Le père de Marie-Hélène.Le premier jour où on est arrivés.Avec les yuex d'une buse.  Retour en ville.
Chronique suivante.

Retour en ville.