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CHRONIQUE N°19 - UN MONUMENT AUX VICTOIRES INUTILES

(par Michel Seonnet)



Une fois de plus, l'hypothèse du monument est venue ponctuer le travail accompli pendant tous ces mois. Le hanter, parfois. Comme une sorte de rêve qui ne cesserait d'obséder les mots eux-mêmes : devenir monument, tenir place dans la ville comme ce que l'on construit de pierre ou de fer, résister aux intempéries, au temps, être là à la vue de tous.


A Saint-Dizier, quand on dit "monument", on pense aussitôt à l'ensemble en fonte dressé entre mairie et théâtre en l'honneur des héros du "Siège de Saint-Dizier" (1544). Sans le monument, qui s'en souviendrait ? Et qu'importe, d'ailleurs, ce qu'il en fut réellement de ce siège et de cette résistance. Le monument est là pour affirmer qu'il furent dignes de mémoire. Il est lui-même la preuve de ce qu'il dit. Le monument ne se contente pas d'entretenir la mémoire : il la crée.


Mais qu'en est-il alors de ces évènements tout aussi héroïques mais à qui la gloire d'un monument n'a pas été accordée - ou alors si discrètement que cette discrétion même rend incertaine la réalité de la gloire ?


A l'entrée de Saint-Dizier, il y a un restaurant. Et dans ce restaurant, il y a une plaque. "Touristes..." On peut y lire que dans la plaine qui s'étend juste devant - plaine qui vibre aujourd'hui aux réacteurs des Jaguars - une grande bataille eut lieu. A cheval. Napoléon en fut le principal protagoniste.

Au vu de la modestie de la plaque, j'ai longtemps pensé que la grandeur de cette bataille devait beaucoup à l'imagination du restaurateur (un Corse, peut-être !).

Jusqu'à ce que j'en trouve l'écho dans les "Mémoires d'outre-tombe".

Au Livre XXII, chapitre 9, Chateaubriand écrit :

Napoléon bat les Russes à Saint-Dizier.

Rien que ça !

Un événement qu'il commente ainsi :

(Napoléon) était le plus fier génie d'action qui ait jamais existé; sa première campagne en Italie et sa dernière campagne en France sont ses deux plus belles campagnes; Condé dans la première, Turenne dans la seconde, grand guerrier dans celle-là, grand homme dans celle-ci.

Pourquoi un tel silence, alors ?

Le nom de Napoélon était encore si formidable que les armées ennemis ne passèrent le Rhin qu'avec terreur; elles regardaient sans cesse derrière elle pour bien s'assurer que la retraite leur serait possible; maîtresses de Paris elles tremblaient encore.

Voilà les faits. Pendant que Napoléon battait les Russes à Saint-Dizier, le Tsar était déjà à Paris.

Napoléon croyait entraîner la masse des ennemis. Il dispersa ces 10 000 chevaux à Saint-Dizier et Vitry , et s'aperçut alors que la grande armée alliée n'était pas derrière; cette armée se précipitait sur la capitale...

C'était la fin des Cent-Jours. Ne lui restait plus qu'à regagner Fontainebleau. Après ce serait Saint-Hélène.

Le Choc de Saint-Dizier fut une victoire pour rien.


A quoi reconnaît-on les "victoires pour quelque chose" ?


Le philosophe allemand Walter Benjamin disait que l'Histoire est toujours l'histoire des vainqueurs. Ecrite par les vainqueurs. Les monuments en témoignent. Ils ne témoignent que de cela. Il n'y pas de monuments des perdants. Une victoire pour rien, c'est une victoire qui n'a pas profité aux vainqueurs.


Aujourd'hui aussi, les vainqueurs ont leur monument. Et ce sont des monuments à la gloire de la marchandise. Affiches, enseignes, lieux publics : il n'y a plus de monumental que publicitaire.


Devant ces monuments en l'honneur de tout ce qui s'achète, nos petites victoires de mots sont de peu de poids. Victoires sur le silence, victoires sur l'illettrisme, victoires sur la bêtise, les idées toutes faites, victoires éphémères et discrètes : des victoires pour rien, doivent penser certains.


Que nous importe.


Aussi discret qu'il restera - quand bien même toute trace en serait effacée à peine il serait fini - le travail de mots mené pendant tous ces mois par des habitants de cette ville n'en sera pas moins monument. "A la victoire de l'homme sur sa propre désespérance!"

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Paul Bert.


Paul Bert. Quinze projets pour un monument à l'avenir.Retour en ville.Souscrire