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CHRONIQUE N°15 - LES BICHES DU COLONEL (par Michel Seonnet)
La guerre, la vraie guerre, ce sont les avions de chasse, les Jaguars, qui en témoignent. Même si le plus clair du temps ils ne sont que présence bruyante - fulgurance, plutôt, un trait de bruit qui fait irruption dans lespace vital de chacun et contre lequel il y a bien peu de défenses. Sinon ne plus y faire attention. Quand passe dans le ciel cet arrachement des sens à forme lointaine doiseau, il nest pas difficile de reconnaître sur terre celui qui nest pas dici. Il lève encore la tête à la recherche de lorigine du bruit alors que tous les autres ont depuis longtemps renoncé. Ils ont compris que ce qui se passait là haut était dun autre monde. Dune autre réalité. Que les Jaguars évoluaient de lautre côté dune frontière qui nétait pas seulement celle de la vitesse du son (bien que de temps en temps les bang des franchissements viennent la rappeler). Entre ceux de lair et ceux de la ville, il y a un mur que rien ne semble pouvoir entamer. Quune partie de lautre-ville soit habitée pas des ressortissants de la Base et que même leur propre commandant y réside . Que les finances de la ville et son activité soient pour partie dépendantes de cette activité militaire. Tout cela on le sait, mais cela ne change rien. Ces deux mondes, par nature, semblent devoir signorer. Pourtant il est des villes où larmée a su faire son nid. Des villes quelle a bâties en quelque sorte autour delle. Dont elle est devenue la raison dêtre, le poumon comme on dit dans les journaux. Rien de tout cela ici. Nétaient justement ces passages incessants dans le ciel, on pourrait rester des semaines en ville sans même savoir quil y a une Base. De même que lon pourrait passer des mois à la Base en ignorant quil y a une ville si près. Comme si rien ne pouvait venir effacer les douloureuses conditions dans lesquelles ville et base ont été obligées de nouer alliance. Cétait en 1950. Saint-Dizier-le-neuf allait être construit. Les rêveurs de Ville-Nouvelle avaient déjà tous les plans dans les tiroirs. Ce serait sur un terrain acquis aux Grands Ajots. Mais tout cela nétait quun rêve, et un beau jour du printemps 1950, lArmée de lAir faisait connaître la décision déjà prise de remettre en service laérodrome de Saint-Dizier-Robinson...Laxe de la piste traverse de part en part le quartier des Grands Ajots. A long terme, la construction aux Grands Ajots naurait peut-être pas changé grand chose à lhistoire qui sécrivait. Mais cela aurait au moins permis de ne pas la commencer sous le signe de la défaite. Le Vert-Bois est donc un pis aller. Cest bien en désespoir de cause que lon sest orienté vers lui... Et cest peut-être toujours ce désespoir de cause qui trouble les relations entre la ville et la base. Dautant que rapidement laérodrome de Saint-Dizier-Robinson a pris rang dans le dispositif stratégique nucléaire, faisant peser une menace permanente sur cette terre lourde déjà de mémoire de guerres. Il est dans les fonctions du colonel de la base (comme dans celles de tous les commandants dunités similaires) délever des cervidés. Lenclos se trouve à côté du mess des officiers. Ce sont, parait-il, les animaux les plus sensibles aux effets des radiations nucléaires. En cas de menace ennemie on les dit plus efficaces que nimporte quel système électronique. Est-ce que, déjà meurtrie de ne pouvoir conduire son avenir là où elle le voulait, la ville a eu le sentiment de nêtre plus, elle aussi, quune sorte dimmense enclos détecteur de radiations atomiques ?
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