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CHRONIQUE N°10 - RÊVES DE GARE. (par Michel Seonnet)
Peut-être les gares font-elles aussi de mauvais rêves. Rêves de disparaître. Rêves dêtre englouties. De connaître le même sort que les voies abandonnées. De subir la même maladie. Que ce soit contagieux. Elle sait bien, la gare, que bien peu de choses len protègent. Il suffirait dun nouveau plan de réduction des dessertes régionales. Que lépidémie de la rentabilité à tout crin vienne jusque là. Déjà, à certaines heures, des autobus ont remplacé les trains. Les rails sont soumis à moins de passages. A quand la rouille ? Bien sûr, à voir létendue encore occupée par les voies - garage, triage, chargement - la gare pourrait imaginer quelle a encore certains avantages à faire valoir. Que tant que les convois chargeront des tôles, des bobines, des pièces de fonderie, le futur ne sera pas fermé. Mais elle sent bien, la gare, que même cela est au ralenti. Quil faudrait autre chose. Mais quoi ? Elle se souvient des visages débarquant sur ses quais. Des hommes la valise à la main. Des femmes au regard inquiet débarquant de bien plus loin que la mer sous la neige inconnue, et ne trouvant pas dans la petite foule de ceux qui attendent le visage du mari quelles sont venues rejoindre. Ici débarquaient des bâtisseurs. Et certains jours la gare se rêvait peut-être nouvelle frontière dune sorte de Far East haut-marnais. A moins quelle nait craint alors quà ville nouvelle corresponde gare nouvelle. Quon en construise une autre. Plus grande. Plus moderne. Avec passage souterrain ! Car de tous les aménagements dont elle aurait pu être pourvue, cest celui-ci qui lui a toujours le plus manqué, qui lui a fait le plus envie, qui aurait pu, pense-t-elle, lui donner une autre stature, blige ! - a-t-elle imaginé se mettre en grève pour revendiquer le creusement dun passage souterrain. Mais à quoi servirait-il ? Un soir dincertitude, la gare sest mise à rêver. Lorsque le train venant de Reims sest arrêté, lorsque ses haut-parleurs comme chaque jour ont diffusé la liste des villes quil desservait - Lyon, Marseille, Cannes, Nice -, la gare a imaginé quelle aussi sen allait. Quelle partait. Quelle montait dans le train à destination du soleil, de la mer. Et son rêve était si fort quelle entraînait toute la ville avec elle. Toute la ville embarquait dans le train de nuit. On verra le soleil se lever sur la mer ! Mais lorsque le chef de gare, faisant briller dans la nuit la petite lumière verte de sa lampe, donna le signal du départ, la gare navait pas bougé. Lorsquil vit disparaître les feux rouges arrière du train, la gare était toujours là. Comme elle est aujourdhui. Comme elle est chaque jour. Prise, elle aussi, dans ce sentiment contradictoire qui agite toute la ville. Cest une ville doù on ne peut que partir - lavenir est ailleurs. Cest une ville où, si lon reste, on est bien obligé de prendre son destin en main puisquon ne peut attendre de secours dailleurs - lavenir est ce quon en fait. Chaque jour la gare vérifie quelle est gare dune ville où lon ne peut compter que sur ses propres forces. |
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