On est des ouvriers.

On n’a pas, il est vrai… le teint frais, la peau fine…

Et beaucoup d’entre nous ne paient pas trop de mine,

On n’a pas des habits sortant du grand faiseur…

Le chapeau dernier chic… shampoing chez le raseur,

Souliers américains, fleur à la boutonnière…

Nous ne savons marcher en faisant des manières,

Mais nous avons des bras puissants et vigoureux

Et nous sentons en nous un beau sang généreux

Que n’ont pas les fêtards, les blasés de la vie,

Que nous méprisons plus, qu’ils ne nous font envie,

On n’a pas, il est vrai de palais, de châteaux…

De tours, ni de pignons, clochetons, chapiteaux…

De lits en courtines de brocarts, de soieries,

Ni de parcs, ni de bois, de champs ni de prairies…

Les tapis d’Orient sont pour nous inconnus,

Nous n’avons de tableaux sur nos murs bien trop nus,

Mais, nous rentrons heureux dans notre maisonnette,

Votre bon appétit fait bientôt table nette

Puis le corps tout brisé, nous nous jetons bien las

Et rêvons de bonheur sur un dur matelas.

On n’a pas, il est vrai, de Vénus joliettes…

Dont le corps saturé de parfum de violettes

Est plus blanc que colombe et couvert de bijoux

De diamants et de fard ! De ces coûteux joujoux…

Qui détaillent l’amour comme on vend du fromage,

Leur baiser coûte un… Louis, peut-être davantage !

Mais, nous avons la femme attentive aux besoins,

Qui de nous, des enfants, sait prendre toujours soin,

Compatit à nos maux, partage nos misères…

Et malgré les tourments veut être souvent mère.

On n’a pas, il est vrai pour parler le talent,

De ces gens de barreau. Nous sommes bras ballants,

Quand il faut réfuter la moindre théorie…

Les mots ne viennent pas pour quelque causerie,

Ayant quitter l’école au moment de savoir…

Pour aller au fourneau, dans l’atelier bien noir,

Le cerveau s’obscurcit et devient réfractaire,

Et de peur de mal dire on aime mieux se taire.

Mais, nous avons un cœur, et quand on fait du bien

A nous, à nos enfants, nous sentons… oh combien !

Battre  ce pauvre cœur plein de reconnaissance…

Et, nous ne le disons, n’ayant pas l’éloquence…

Mais, s’il fallait un jour pour eux se sacrifier

On se mettrait à l’œuvre… On est des Ouvriers !


Fernand Maugery








Fernand Maugery dit "Tintin Baladin", travaillait comme employé aux imprimeries Brulliard, qui imprimaient entre autres le journal "La Liberté". En plus de son activité de chansonnier, Fernand Maugery éditait une feuille humoristique sur la vie des imprimeries Brulliard et du personnel qui y travaillait.

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