|
|
|
---|---|---|
|
Ouvrier (de quels mots l'écrire ?) Lire en Fête 2002
Depuis plusieurs années, LEntre-Tenir à Saint-Dizier fait de Lire en fête un temps fort de son action.
Cette année, nous parcourons la ville en interrogeant les signes, les gestes, les bâtiments, les modes de vie qui font de Saint-Dizier comme un chapitre du mot ouvrier. (cf. dossier joint - "Projet 2002).
Pour Lire en fête 2002, nous invitons à lire, écrire, monter, regarder les mots qui dessinent la possibilité de dire ouvrier .
Lire.
Dès le début c'est né d'un livre (d'école) et de quelques extraits de "TRAVAUX" de Georges Navel que l'on y a découvert.
C'est avec effroi que j'entrai pour la première fois dans le hall" de l'usine de Saint-Ouen. Je me disais : Mon vieux, tu vas souffrir. Est-ce que tu pourras tenir dans ce vacarme? Je voyais les autres, d'abord les traceurs, dont le travail exige calme, concentration. Debout devant de vastes marbres, ils poussaient le trusquin, un trait, s'arrêtaient pour lire sur de grandes feuilles bleues les dessins, une nouvelle cote à reporter. Je voyais ça dans le bruit comme un tour de force, en m'étonnant aussi qu'un hall si bruyant, si agité, puisse être un atelier d'outillage. Comment faisaient-ils les fraiseurs, les tourneurs, les rectifieurs, pour ne pas perdre le nord ? Les autres devaient être bâtis d'une manière spéciale nécessaire à l'industrie. J'essaierai d'être fait comme eux. Tout l'espace, du sol à la toiture du hall, était haché, occupé, sillonné par le mouvement des machines. Des ponts roulants couraient au-dessus des établis. Au sol, dans d'étroites travées", des chariots électriques se gênaient pour circuler. Il n'y avait plus de place pour la fumée. Des presses colossales, dans le fond du hall, découpaient des longerons", des capots", des ailes", avec un bruit pareil à des explosions. Entre-temps, la mitraillade des marteaux-revolvers de la chaudronnerie reprenait le dessus sur le vacarme des machines.... Je me répétais : Mon pauvre vieux, est-ce que tu pourras vivre là, est-ce que tu seras aussi fort que les autres ? serrant sous mon bras mon paquet d'outils personnels, joint à un casse-croûte dans un journal. Ce pain qui sentait le fer me semblait bien dur à gagner.
Puis c'est à la rencontre de quelques proches - François Bon, Leslie Kaplan, Robert Linhart, Jean Rolin - génération à sa manière hantée d'usine et des prestiges attachés au mot d'ouvrier.
Quune usine est partout et aujourdhui toujours comme dentrer dans une maison denfance. Roulement au fond des bruits, lodeur reconnaissable dhuile chaude, sous les doigts le nylon épais des portes et la lenteur certaine du temps, certitude quon est là pour tenir jusquau terme du compte. Quon marche dans des rues de ciment sous verrière, quon surplombe les aires de chargement et quon longe des magasins grillagés où des chariots automatiques viennent chercher au bon endroit les caisses de pièces en sous-traitance. Les petits abris vitrés des contrôles avec la lumière jaune des lampes et plus loin ceux qui finissent la pause, la pointeuse à lentrée et les affiches de sécurité. Qu'une usine est une ville ramassée sur elle-même et qui aurait rejeté tout ce qui ne sert pas à ce seul rapport des hommes à leurs mains. Rues sans vitrines mais avec des rails, et des panneaux qui n'indiquent pas une direction au loin (comme on s'en va sur les autoroutes), mais sa propre succession d'organes. Tout au long de la clôture du dehors les portes sont numérotées, il y a le gardien dans sa cahute et l'entrée principale, la plus grande et qui fait honneur n'est pas celle-ci mais celle du fond pour les matières premières où tombent un par un les camions comme mangés avec ce qu'ils apportent. (François Bon, Temps Machine ).
Et c'est, entre ce qu'il reste d'usine dans le quartier de Marnaval (sidérurgie, il y a peu; métallurgie encore un peu; cités) la découverte de l'uvre d'Yvon Régin - né là, grandi là, venu là aux mots, et portant dans ses livres les interrogations autant que les efforts de cette part du monde. Oeuvre forte d'une dizaine de livres. Littérature ouvrière ?
Depuis notre naissance, nous vivons dans un monde gris et rouillé qui nous étouffe, un monde puant la fumée, le charbon, la sueur et le vin, un monde où les chants d'oiseaux sont assassinés par le bruit de la ferraille, le ronflement des machines, le sifflement des trains et les hurlements des sirènes; quand nous voyageons, nous foulons la crasse noire des trottoirs, le long de cités interminables et crasseuses. Il existe bien quelque part un autre monde que celui-là, un monde sans cheminées, un monde sans ferraille, un monde où l'on respire : c'est celui que nous cherchons avidement dans l'armoire bibliothèque, le samedi, quand la classe du matin est finie. ("Les Automnales")
Ecrire
Autour de ces mots, des ateliers d'écriture se sont mis en place. Des enquêtes. Dans un collège construit à l'emplacement d'une des principales usines de la ville (le Clos-Mortier) Benoit Artaud capte les mots des collégiens. Un atelier de sérigraphie est installé pour dresser autant de portraits d'ouvriers qu'en imagineront les élèves. Michel Séonnet a entrepris un travail décriture sur le quartier de Marnaval.
Montrer.
Sur la place de Saint-Dizier, un chapiteau. Les sérigraphies des portraits d'ouvriers exposées. Les mots des ateliers. Les mot d'Yvon Régin. Rencontre entre les mots de la "littérature ouvrière", ceux des ateliers, et ceux d'auteurs ayant abordé cette terra incognita.
Invités - les auteurs de l'Association des écrivains haut-marnais (dont Régin faisait partie) à qui nous demandons décrire des textes autour du mot "ouvrier" - et nous éditerons en recueil les textes qu'ils auront écrits.
Invités - des écrivains ayant tenté d'écrire le mot "ouvrier" (contactés : François Bon, Leslie Kaplan, Robert Linhart, Jean Rolin) pour qu'ils viennent lire leurs textes, dialoguer avec ceux qui ici ont tenté même aventure, et avec les ouvriers eux-mêmes, habitants de Saint-Dizier.
Regarder.
Pour ouvrir la rencontre à plus large que Saint-Dizier, nous voulons confronter tous ces mots à des images filmées à travers l'Europe. Nous entreprenons une collecte de ces documentaires. Et une programmation. Pendant deux jours nous projèterons des documentaires réalisés sur le "monde ouvrier". |
|