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Les nouveaux territoires de l'art. ( Compte-rendu de la rencontre internationale de Marseille )
Du 14 au 16 février 2002 sest tenu à Marseille un colloque international autour des Nouveaux Territoires de lArt (NTA). Friches , laboratoires , fabriques , squats , systèmes , les termes abondent pour désigner les nouvelles pratiques artistiques qui, aujourdhui, sinventent dans le cadre despaces autrefois voués à labandon ou à la destruction : les anciennes manufactures, les gares désaffectées, les bateaux laissés à quai, les friches industrielles... Dans ses projets de création, à plusieurs reprises, lassociation LEntre-Tenir a eu loccasion dinvestir des lieux laissés vacants. A chaque fois cest à partir de mots, de textes, de questions que nous y avons mené des ateliers, tracé des parcours sonores, mis en scène des sérigraphies, des photos, des travaux réalisés avec les habitants. Ainsi cest Amen , un mot que les trois religions du Livre (Islam, Christianisme, Judaïsme) déclinent, qui nous a conduit à travailler sur la synagogue désertée (depuis la seconde guerre mondiale) de Saint-Dizier ; et cest le poème Sujet dAndré Breton qui est à lorigine de notre présence actuelle dans le pavillon Esquirol, un lieu autrefois réservé à linternement des enfants (hôpital psychiatrique André Breton). Peu importe le lieu, la friche principale cest celle du langage, celle quil faut cultiver à tout prix. Ce que cette année nous continuons à faire en réactivant, à travers la texture matérielle et imaginaire de la ville, les échos et correspondances dun nom en voie de disparition, dun nom en friche : Ouvrier . Ce que nous défrichons en premier lieu ce sont les mots, leurs terrains vagues, pour y faire germer sens, impressions, images, concepts. Loin davoir sa fin en soi, la friche est une réalité éphémère, un état transitoire entre deux labours, ou entre un terrain cultivé et son abandon définitif aux herbes folles. Il en va de même pour les espaces sociaux, laissés en friche, ils disparaissent forcément : soit sous laction corrosive du temps, soit parce quà nouveau cultivés et réinventés, ils retournent à la ville, à ses circulations, à son métabolisme. Retour sur la Rencontre Internationale de Marseille, Les Nouveaux Territoires de lArt , où Stéphane Gatti était invité afin dexposer la démarche nominaliste de LEntre-Tenir.
Ce colloque a été organisé à la suite des huit séminaires interrégionaux qui, durant lautomne 2001, réunirent artistes, porteurs de projets, représentants des collectivités etc., dans les villes de Lille, Bordeaux, Metz, Lyon, Perpignan, Nanterre, Rennes et Caen. Lobjectif de cette rencontre où les invités venaient de tous les coins de la planète, de la Chine, du Brésil, du Liban , était de montrer que dans la culture française contemporaine, il existe une voie qui nest pas celle des scènes nationales, des centres dramatiques, des musées et galeries traditionnels, mais celle dautres initiatives fonctionnant avec peu de subventions, dans des friches , des lieux récupérés, non prévus à lorigine pour être des lieux de création. Tout ces gens dici et dailleurs, environ 180 participants, se sont donc retrouvés dans la friche Belle de Mai, une ancienne manufacture des tabacs devenue, en lespace de quinze ans, sous limpulsion de Philippe Foulquier (directeur du théâtre Massalia), une véritable ruche culturelle. La Belle de Mai, cest gigantesque, ça fait 45 000 m2, cest sur plusieurs niveaux : un tas de bâtiments investis par 400 professionnels du spectacle et 60 structures. On y trouve des ateliers, des bureaux, des salles de répétition, une radio, les archives municipales, de petites entreprises spécialisées en nouvelles technologies et Internet, et bientôt un pôle audiovisuel, des studios de cinéma Cest dans ces locaux quen 1993 jai participé, avec La parole errante (centre de création de Montreuil), à une expérience plastique et théâtrale : Adam quoi ? , un travail sur le langage autour dAuschwitz avec des jeunes en rupture.
Lors de cette rencontre internationale, lintervention dEdward Bond (écrivain et homme de théâtre anglais) fut lune des plus pertinentes : Le rapport entre la culture et la société doit être un rapport dangereux ! , déclara-t-il demblée. Pour parler de ce que lon appelle désormais les friches culturelles , il a eu recours à trois allégories :
Puis il le reprend et ça devient confus, fiction et réalité se mêlent intimement dans ce quil raconte. Il faut démêler, affirme-t-il, la fiction de la réalité. Moi qui suis dramaturge, je suis là pour démêler. Jimagine quil y a 800 personnes qui se rendent sur lAppelplatz et y stationnent en rangs bien alignés. Au moment où le commandant du camp doit repérer les têtes sans casquette, une rafale de vent survient et les emporte tous. A cet instant là bien sûr, du fait de la volonté souveraine du dramaturge, vous applaudissez. Et, effectivement, les gens dans la salle applaudissent. Mais en fait, reprend Bond, le commandant ne dit pas aux juifs quils sont tous sauvés, mais ordonne au contraire de tous les fusiller. Un miracle ne changera rien, cest une fiction, mais vous dans quelle fiction êtes-vous ? ! Quelques instants plus tard, Bond propose une autre fin : les juifs courent tous pour avoir une casquette, ils se battent, les déchirent, pour pouvoir en avoir un morceau sur la tête. Et donc les officiers sont là pour dire si tels morceaux peut être considéré comme une casquette et telle autre non.
Ces trois allégories représentent trois variations autour dune seule et même question : quel est lespace de la fiction ? Lespace de la fiction, cest le trajet qui sépare la personne qui parle de celle qui écoute. Cest là que les choses se passent
Cette parabole de Bond préfigurait le flottement, permanent durant la rencontre, sur ce quest une friche culturelle , sur les critères, la définition, la conception de la friche. Par rapport à toutes les autres paroles qui usaient de leffet dannonce sur ce que représentaient les friches, quelle nouveauté, quels développements etc. Seule la parole de Bond sinterrogeait sur les déchirements et nouvelles fictions quexige la réinvention dune friche.
Dans la confusion qui régnait, en labsence dun terrain commun dentente, on avait du mal à percevoir doù les gens parlaient. Je participais à une commission portant sur les rapports entre nouvelles pratiques sociales et espaces culturels. Sur mon plateau, il y avait des gens très divers, un sociologue français, un jeune comédien qui faisait partie dune troupe étudiante au Rwanda, un metteur en scène sud-africain, un chorégraphe colombien Ce dernier voulait organiser un casting dans son pays : dabord sélectionner 800 enfants, pour nen retenir finalement que 20, les meilleurs, et en faire une troupe professionnelle. Il invoquait comme critère la sélection naturelle ... Avait-il conscience quil utilisait les mêmes mots que le docteur nazi Mengele ?
Bref, cétait Babel Le problème cétait quon ne disposait pas dassez de temps pour quun vrai débat sinstaure, pour expliciter nos positions, pour préciser quon était sur des longueurs donde différentes voire incompatibles. Tant et si bien que dès le 2ème jour ça a pété. Les français qui étaient là, dans les tribunes, se focalisaient sur une seule question : de quels moyens allaient-ils disposer pour continuer à travailler ? Et nous sur le plateau, nous nétions pas habilités pour leur répondre, nous nétions pas venus pour parler de ça. Alors, le représentant de lAngola sest levé et leur a dit : Ecoutez, on est ni votre ministre, ni votre député, ni votre maire, on est là pour parler de notre pratique. Chez nous, en général, il ny a pas dEtat, pas de subventions publiques. Quand on doit trouver un lieu et mener un projet, on doit se débrouiller tout seul, organiser des financements liés au mécénat Vous comprenez bien que les questions dans lesquelles vous essayez denfermer le débat ne sont pas celles de la majorité des gens qui sont sur ce plateau. Vous nous avez fait venir dassez loin, alors ou vous avez la patience de nous écouter ou dans le cas inverse on repart. Il sest levé et il est parti. Son acte était tout à fait pertinent...
En France, on aime à dire et répéter à lenvie que lart cest le langage universel. Langolais a rappelé, à juste raison, que lart et la culture en général, cétait le troisième canon des colonialistes, que lexpansion occidentale a toujours été faite de puissance militaire, de religion, de culture et de marchandises. Ils ont toujours chercher à imposer leurs représentations, on ne peut séparer lart et la culture de la domination occidentale. Parler comme sil existait vraiment cette convivialité molle quautoriseraient les arts, cest parler réellement de nulle part. Les exposés des intervenants ont souvent été biaisés par le débat franco-français autour de la politique culturelle, de lintervention de lEtat etc. A la fin, les artistes étrangers ne faisaient même plus le récit de leurs expériences. Il y a eu tout de même une très belle intervention dun metteur en scène français dorigine africaine, Moïse Touré. Mon travail, je le fais sur le temps a-t-il insisté. Souvent on lui rétorque que le temps ça na pas de visibilité. Pour lui le temps cest le temps essentiel . Il a besoin du temps pour construire le poème, le poème qui habite lautre et celui dont il est lui-même porteur. La création pour lui, cest la rencontre de ces deux poèmes.
Ce qui ma frappé durant ces trois jours de débats et dinterventions, cest que ce sont ceux qui travaillent à partir des mots, sur les mots, dans lécriture, qui parviennent le mieux à raconter ce sur quoi porte leur travail et à donner vraiment sens à leur présence dans une friche.
Propos recueillis par Dénètem (Permanence et coordination de LEntre-Tenir)
Pour en savoir plus sur la Friche Belle de Mai:
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