Exposition "Ouvrier" à Saint-Dizier, 2002.

L'exposition vue de l'autre bout de la salle.

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Ecrire "FONTES" - Revue de l'Association pour la Sauvegarde et la Promotion du Patrimoine Métallurgique Haut-Marnais;

"La terre, les hommes, le travail : le savoir, les savoir-faire, la peine et l'énergie de milliers de "métallos" ont créé ce territoire, ces vallées... Un pays, c'est une surface délimité par un périmètre, mais c'est surtout un vécu historique et un projet d'avenir." Ainsi la présidente de l'ASPM présente-t-elle la dernière livraison de FONTES (juillet 2002) qui est un "guide historique" des vallées du fer et de la fonte d'art. Depuis , cette revue parcourt le paysage métallurgique haut-marnais. Dans le n°37 (mai 2000), Yvon Régin y avait consacré un long texte à ... Marnaval !
Dans son n° FONTES publiait une étude sur l'habitat ouvrier - et les confrontations idéologiques dont il fut l'objet de la part de ses promoteurs.

(Fontes - Habitat ouvrier)

Le Journal de l'exposition "Ouvrier", Saint-Dizier, 2002.

Ecrire "Ouvrier" dans les ateliers d'écriture


Un groupe à l'atelier "Esquirol". Un groupe au CMP-Couronne de Gigny. La première réaction, pour ceux qui écrivent, c'est de se dire que ce mot ne les concerne pas directement. Et puis, petit à petit, à parcourir sa vie, à découvrir les signes de cette vie ouvrière dans la ville : ces textes qui recomposent tout un paysage ouvrier.


Cheminées en duels et duos
labyrinthe de tuyauteries bleu ciel
tubulures arrondies
débouchant sur des entonnoirs avides

Entre ces gréements argentés
trônent
quatre cheminés couronnées
d'un hâlo de farine
Altières
Majestueuses
elle soufflent une haleine blanche
grosse de cumulus artificiels

En face
de l'autre côté de la route
levant au ciel un bras d'honneur d'épaisse fumée noire
la cheminée coudée
latérale
un rien pataude
presque vieillotte
brûle tranquillement sa décharge de ferraille.

ALINE

Un an déjà que "j'interviens sur Marnaval". Je suis toute jeune assistante sociale. "Leur" assistante sociale. Et Marnaval c'est "mon" secteur (appellation à cette époque). Curieux comme je ne me sens propriétaire ni du lieu ni des personnes. Tout au plus de mon fichu Solex. Mais bien plutôt au service des familles d'ouvriers que je visite régulièrement.

Cités qui favorisent les rencontres, logements d'usine disposés comme un long train traversant des gares aux noms évocateurs : "quartier du crassier", "quartier du four à coke", tout le monde descend !

Difficile d'intervenir dans la discrétion : je frappe au premier compartiment (pardon : logement !) les rideaux des fenêtres s'écartent.
- Vous viendrez chez moi après ?
- Maman, maman, c'est la sistance !

Logements tristement sombres, tristement semblables, exigus dès qu'on a plus que deux enfants... Les gosses font leurs devoirs sur la nappe en toile cirée (un peu collante quand elle vieillit) de la cuisine-salle-à-manger-salon. Le courrier du jour, le tabac du père, la terrine de confiture de quetsches, le verre vide de grenadine sont restés là, repoussés provisoirement pour que j'étale "mes papiers".

ANNIE

Noir le café du matin pour l'ouvrier
Noir le pantalon, la veste en serge, les godillots enfilés hâtivement.
Noir la rue qu'emprunte le mouleur au petit matin.
Noires les ombres qui longent le mur noir de l'usine.
Noire la masse d'hommes qui s'engouffre sous le portail.
Noir l'intérieur de l'édifice.
Noires les verrières poussiéreuses qui diffusent une faible lueur sans teint.
Noir le manche de l'outil qui s'active dans le sable noir adhérant à la chaussure.
Noirs les gants qui maintiennent la pelle.
Noir brillant de crasse le tablier de l'homme.
Noirs à leur tour deviennent le visage, les mains, les ongles.
Noire la poussière qui s'échappe des cheminées de la fonderie, vole, se dépose sur les fils à linge, le toit des maisons, des voitures.
Noire et âcre l'odeur qui emplit l'air et les poumons.
Et ce soir il fera toujours noir.

GENEVIÈVE

Marnaval. Fin de la guerre.
Quartier du port; rasé maintenant.
La cité ouvrière construite en brique rouge.
Bâtiment tout en longueur.
Petits logements côté à côte où l'on s'entasse, se tolère; on survit dans la promiscuité; dans des conditions de confort et d'hygiène discutables.
Le logement d'usine : une cave; au dessus, la cuisine; un escalier raide et étroit conduit à la chambre; puis au grenier.
Pas d'eau courante. Une pompe à bras dehors, souvent gelée l'hiver. Pas de gaz. Les W.C communs au milieu du quartier; chaque famille possède une clef.
C'est l'après guerre, tickets et cartes de ravitaillement pour quelques temps encore.

JOSETTE

C'est vers les années 1960-1965 que je rencontre un groupe de jeunes filles travaillant aux émailleries.
Elles avaient décidé de quitter La Noue pour participer à un séjour de vacances en Savoie, au mois de juillet, organisé par la JOCF, dont je faisais partie.
Et nous avons bavardé sur leur réalité ouvrière, sur leur vie très précaire aux Tartelottes.
Pas facile de vivre à dix personnes dans un baraquement de quelques pièces sans commodités et la proximité d'autres grandes familles logeant aussi dans une autre partie de ce baraquement.
Pas facile la vie d'orpheline, confiée à la tante qui a aussi des enfants et dont le mari seul assure le minimum vital (un petit boulot de maoeuvre dans une fonderie).
Pas facile à quatorze ans de trouver du travail "propre", "bien payé", "pas trop fatiguant", quand on n'a fréquenté que les bancs de l'école primaire Jules Ferry sans aller en apprentissage parce qu'il faut des sous à la maison.

NOELLE

Ce premier départ que j'ai trouvé très bien c'est faire mes premiers pas dans une fonderie qui était Hachette-et-Driout. Il y avait une dizaine de postes où chacun avait une pièce différente à faire, alors un cariste continuellement nous apportait des bacs en fer avec les pièces de tous modèles confondus que le cariste nous apportait avec délicatesse le long de notre établi spécial, et notre espace était limité par de longs rideaux en ferraille et faits de lamelle de caoutchouc très épais pour pas que notre collègue se brûle avec ce que je lui enverrai comme pétillants venant du disque de la meuleuse, nos cotes de travail étaient changées régulièrement car à force les brûlures arrachaient nos bleus, nous étions habillés de casque et de cagoule, avec à la ceinture un appareil qui sert à renouveler l'air du casque régulièrement par un système de tuyau flexible branché sur une canalisation d'air pur, avec des chaussures de sécurité qui étaient coquées, la cote de travail, les gants, le tablier et en plein été les toits de la fonderie étaient démontés car nous avions les fours aussi qui nous cuisaient, alors qu'en plein hiver on était bien content de la chaleur des fours.

CHRISTOPHE

Je me souviens dans ma petite enfance, les gestes de travailleurs municipaux qui faisaient divers travaux assez pénibles comme refaire les routes, les ravalements de façade, les entretiens de pelouse et d'autres boulots assez durs à faire, que des fois je me demandais si après leur journée harassante de faire ce genre de travail, s'ils en ont pas mare de faire ces métiers difficiles par toutes les saisons (hivers et étés) dans le bruit de leurs machines infernales.

THIERRY

Il partait au lever du jour lorsqu'il ne faisait pas encore trop chaud (à la fraîche, on disait), avec sa faux sur l'épaule et la pierre à aiguiser dans la poche, la musette en bandoulière avec le casse-croûte et sa bouteille pour se désaltérer dedans. Arrivé à l'entrée du pré, il posait sa musette, prenait sa pierre à aiguiser et sa faux tenue debout, de la main gauche il aiguisait la lame : un aller sur le devant, un retour sur l'arrière, cinq fois, six fois de suite, le glissement de la pierre sur la lame provoquait un tel chuintement que j'ai l'impression de l'entendre encore, pour tester le coupant de la lame, il posait délicatement son pouce dessus.

CHRISTIAN

Ces travailleurs qui ont bossé toute la nuit pendant notre sommeil afin de rassasier notre appétit du matin. Je me souviens lorsqu'ils apportaient ce pain sortant du four, encore chaud; je pouvais l'entendre crépiter. C'était un réel plaisir; moi qui suis gourmande, de le manger tiède.Dans le fournil, ils travaillaient sans perdre de temps. Le boulanger pétrissait, enfournait. Les pâtissiers me faisaient penser à des artistes lorsqu'ils réalisaient des gâteaux plein de bonnes choses.

KATY

Des courriers du département, en l'occurrence la Seine-et-Marne, étaient acheminés par des camions. Des préposés, au rez de chaussée, accueillaient des structures métalliques et répartissaient le courrier dans des bacs en plastique dont le poids maximum était d vingt-cinq kilos. Il y en avaient certains qui se situaient au delà de ce poids. En général c'étaient de jeunes préposés qui n'avaient pas l'habitude de calculer ce poids, pas l'expérience professionnelle. Ensuite, ce courrier arrivait au premier étage, là où je travaillais. Il y avait une salle pour la Seine-et-Marne et l'autre pour la province. Nous triions sur un casier à cases où étaient réparties les communes les plus importante de Seine-et-Marne, ceci c'était du tri manuel. Dans une autre salle, on pouvait indexer du petit format de courrier qui ne dépassait pas vingt grammes.

ANNE-MARIE

J'ai travaillé à l'émaillerie comme ouvrière. Je travaillais de 5h du matin à 1h de l'après-midi. Le patron venait nous donner le travail à faire. Moi, j'avais mon bac à côté de moi, dedans il y avait des casseroles, faitouts, plats, etc. Il fallait que je frotte le bord car il y avait des bosses. Je les frottais avec ma pierre ponce pour bien niveler le bord. Quand c'était fait, je donnais la casserole à mon camarade qui lui la passait dans un bac de peinture soit verte, ou jaune, ensuite il la posait sur la chaîne qui passait dans un four très chaud, 800°. Il fallait poser les bords des casseroles sur trois roulettes en rond pour faire la bordure noire. Moi je n'arrivais pas à faire les bordures. Il fallait les mettre dans un grand bac d'eau froide, les laver, puis les mettre sur une plaque chauffante, et je les redonnais à mon camarade qui lui refaisait ce que moi je n'arrivais pas à faire. On avait une demi-heure de pose casse-croûte. J'avais hâte d'arriver à 1h tellement j'avais les oreilles cassées par le bruit de la chaîne, et l'odeur de la peinture.

PIERRETTE

J'ai exercé plusieurs métiers, vendeur en quincaillerie pendant deux ans et demi, puis cariste en intérimaire chez la SEB à Selongé en Côte-d'or, puis celui de cariste à l'usine Salevo de Langres qui a fermé en 1978 à cause de la mauvaise gestion de l'entreprise et puis de la concurrence étrangère, par exemple Toyota, qui est gros producteur mondial. J'ai exercé le métier de mouleur à Plastic Omnium, à Langres, pendant quinze ans. J'ai fait aussi magasinier puis cariste dans la même entreprise. Ils m'ont licencié en 1994. J'ai commencé a travaillé en 1968 à l'âge de dix-sept ans. Je jonchais des palettes et puis je ravitaillais les chaînes de production, et puis je chargeais les containers dans les camions pour les livrer chez les clients, et puis je montais les piles de bacs sur les containers à la chaîne de production et puis je les mettais en stock sur le parc pour être expédiés chez les clients dans toute la France.

DENIS

Ecrire "Ouvrier" à l'Association des Ecrivains Haut-Marnais


Yvon Régin était un membre éminent de l'Association des Ecrivains Haut-Marnais. De là l'idée de proposer ce mot - "ouvrier" - à ses amis et confrères. En pâture d'écriture. La consigne : "Les trois huit". Comme le travail. Des textes de huit lignes - ou de trois fois huit lignes. Mais bien sûr, la prolixité de certains fut à l'image de l'acharnement (mais contraint, celui-ci) des ouvriers d'autrefois qui pouvaient "doubler" - et bien souvent faire "deux huit" dans la même journée.


Tête-engrenage,
front buté du carter,
yeux-roulements à billes,
nez-soufflet de forge,
moustache-brosse métallique,
bouche-four à vomir la coulée de la langue,
les dents : presse à écraser les mots
et l'ensemble en marteau à taper sur les murs.

Les membres en levier,
Epaules, rotules : coussinets autolubrifiants,
le poignet-cliquet, roue à rochet,
les doigts-cardans, vérins, goupilles, entretoises
capables de tourner, tirer, serrer des volants, boutons en boules, en étoiles, lisses, moletés.
Les entrailles, tubulures d'acier, raffineries complexes,
pilotées par des nerfs-cadres en cravatte
et casque de chantier (n'oublions pas la sécurité).

Le cœur en pompe à huile,
le sang bon qu'à la vidange,
colonne, côtes comme la charpente d'un atelier
et résonne au dedans le marteau qu'on fait tomber.
Il est temps de rouler l'estomac-bleu de travail,
rentrer, sortir la tête de bielle mâle,
spermatozoïdes-boulons,
fabriquer à la chaîne de petits ouvriers.

Thierry Beinstingel


Qu 'ils soient enfants de Me Jacques, du Père Soubise ou de Salomon,
Bâtisseurs de Cathédrales, tailleurs de pierres ou simples maçons,
Ancêtres de nos ouvriers et pionniers de bien des professions,
Amoureux du travail bien fait On les dénomme " compagnons "
Ouvriers d'hier et de demain, ouvriers de toujours, ouvriers d'exception.
Votre histoire, vos coutumes, vos règlements et ses rites, vos traditions,
Mythes et légendes éclairant l'essence de cette vénérable institution,
Font de vous. Compagnon de tour de France, des ouvriers de perfection.

Geneviève NOIRVACHE

Ma mère la couturière sur sa machine à coudre elle était là penchée pédalant pédalant jusqu'au petit matin l'étoffé prenait vie dessous ses doigts de fée en chef d'oeuvres aériens conçus à petits points et je la regardais gagner de fil enfile notre pain quotidien et notre superflu les congés à la mer évasion de la ville qu'elle avait inventés taillés montés cousus
Gil Melisson-Lepage

 

Ces plongées en des eaux paradisiaques ne me font pas oublier que mon père, cet ancien égoutier parisien, a déambulé une quinzaine d'années de sa vie professionnelle sur la " banquette " des collecteurs du premier arrondissement, dans le quartier des halles, celles du " ventre " de Paris ! Chaussé de ses cuissardes, et à la lumière blafarde de la lampe de son casque, il pataugeait dans la fange du radier, " biffant " parfois dans l'ordure en quête d'hypothétiques " Napoléon " ! Ce curage des égouts, il l'effectuait avec sa " mitrailleuse ", vanne mobile qui épouse les parois de la " cunette" et retient l'eau à l'arrière ; la ralentissant comme il le pouvait avec sa barre à mine, les freins devenant inopérants lorsque la masse d'eau accumulée était trop importante. Toujours prêt à s'accrocher aux " corbeaux ", ces équerres métalliques qui supportent les câblages électriques, en cas de culbute de la machine ; il poursuivait son labeur dans la hantise d'une pluie d'orage, d'une émanation de gaz toxique bleuissant sa lampe à acétylène ; et dans la crainte d'une morsure de ces gros rats qui sautaient sur son casque ou couraient sur ses épaules, afin de traverser le collecteur à moindre effort et ne pas avoir à se mouiller.


Patrick Quercy


Rue de l'aune, dans le temps, il y avait une usine longue de toute la rue et bordant la Marne . Les usines Lorolle. Dans le bâtiment, deux longues rangées d'établis, les ouvriers fabriquent des serrures. Ils se tournent le dos deux à deux. Une de leurs coutumes est de se brocarder mutuellement, surtout les lundis de paye, où la direction mettait en perce une barrique de gros rouge dans la cour de l'usine !
Une des plaisanteries était de moquer celui qui étrennait de nouveaux vêtements. Un jour, le père R... porte de magnifiques sabots neufs ... Pas de réactions ! Le père R... s'impatiente. Pour attirer l'attention de ses collègues, de temps en temps il tape des pieds en disant à haute voix : " vingt diu d'vingt diu qu'j'a mau les pies ". Finalement, un de ses copains n'y tient plus : " eh bé père R... qu't'a d'bé sabots ! " et l'autre de répliquer : " et qu'u j'seuil ben .'dans ! " \
Au moindre retard, la moindre peccadille, l'ouvrier était frappé d'une amende retenue sur son salaire. A tel point que la maison du directeur, rue François 1er, était désignée par les ouvriers " la maison des amendes ".
Avant le travail, au petit matin, on passait au café " de la gaîté " pour boire vite fait " un demi-cintième " de mauvais alcool ".
A l'atelier, si un serrurier entonnait une chanson, toute l'usine reprenait en chœur.
Ma mère m'a raconté tout cela car elle y travaillait. Pour vous donner une idée du temps sachez que la pauvre femme est décédée en 1995 âgée de 98 ans !

Guy Chanfrault


(A ma grand-mère maternelle, dont le mari tomba accidentellement dans le four rempli de m étal en fusion, c'était en 1895 ou 96)

Ce matin-là, ton homme ouvrier sans histoire,
était parti très tôt pour ce monstre affamé,
cette usine bâtie en un siècle enflammé
par le métal jailli d'énormes vomitoires !

Hélas il a fallu, ultime maladresse ?
faux pas inexpliqué, ou geste incontrôlable...
on entendit un cri, un homme qui hurlait,
et puis, un grand silence... Et les cheveux se dressent...

On se précipita vers le lieu du crime :
le gouffre était béant sur le métal fondu,
qui rougit plus encore assassin confondu
d'avoir, d'un miséreux, fait payer cher sa dîme.

Et femme te voilà seule avec tes cinq gosses,
astreinte à peiner dur, dans le noir du crassier,
ramassant tout le jour des brisures d'acier,
qui entaillent tes mains comme dents de molosses.

Tu les revends au poids au patron de l'usine,
qui a pitié de toi... Mais sans cesse tes yeux
pleurent celui pour qui le royaume des cieux
ne fut pas indulgent, quand sonnaient les mâtines.

Guy Chaudet

 

Thierry Beinstingel, écrivain bragard, membre de l'AEHM, consacre l'essentiel de son écriture au monde du travail. Et plus prticulièrement : à cette accumulation de gestes, de mouvements, d'impressions, qui constituent le temps du travail. Qui le composent. "Composants", c''est d'ailleurs le titre de son dernier livre (Fayard, 2002). La tâche et le quotidien d'un interimaire dans entrepôts. Répétition des gestes, des pensées, qui font les journées de travail.


Saisir, ouvrir, décoller, agripper, poser, reposer, déposer, tourner, retourner. Mouvements qui s'empilent en strates de dixièmes de secondes, poussière remuée, agitation d'air, l'inconscience des mains qui agissent, le cerveau qui donne l'ordre, influx nerveux, électricité, ion, onde sinusoïdale vibratoire, un mystère intégré à tous, pas d'option, contenu dès la naissance en chaque corps humain. Avant-bras, ondulation des muscles bandés sous l'influx, les poils agités sur la peau, veines et artères gonflées, nerfs comme des racines de liseron, profondes et vivaces. Et les doigts qui bougent, ce miracle! Bras qui les balancent, épaules comme des charnières, dos rond ou cambré, bassin, jambes, genoux, des positions modifiées, rectifiées, chaussures qui piétinent, toute la tringlerie des corps en recherche incessante d'équilibre. On est des jongleurs, bêtes de cirque, clowns, ours en cage.
On décompose ce qu'on doit faire en une ronde extraordinaire. Préhension des paumes, contact avec le carton rêche, tendons des poignets comme des ficelles, biceps en boules, le soulever, le plaquer contre le ventre tendu en avant, omoplates rejetées en arrière, recherche d'équilibre, viser du coin de l'œil le diable, les pieds qui s'en approchent, puis, on décolle le carton du ventre, le poids partant vers l'avant, le torse entraîné, la tête, le cou qui résiste, les vertèbres qui durcissent, les muscles des cuisses gonflés de sang, semblables à deux arcs-boutants de cathédrale gothique, le carton se rapproche de la plaque-porte-colis du diable. Plus que 30 centimètres, 20, 10, ralentissement, trois, deux, un, contact, atterrissage réussi. Et tout de suite ce relâchement des muscles, on se redresse, biceps, cuisses, la tête repartie en arrière, le cou plissé, le ventre détendu, gargouillement des viscères, les mains vides balancées le long des hanches. Aux poignets, les tendons déblanchissent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Katy Couprie - Jean-Pascal Dubost :
Ecrire et graver " Ouvrier " à la " Fondrie " du Val d'Osne -


Les images de Fondrie sont nées d'un projet commun avec Jean-Pascal Dubost sur la fonderie d'art du Val d'Osne, après lui avoir fait partager ma fascination pour ce lieu lors de son premier séjour en Haute-Marne.
Si la fonderie n'est plus en activité depuis 1986, la présence des hommes y demeure intacte à mes yeux.
J'ai cherché dans ces images à redonner la taille humaine, à réinscrire l'homme debout pour le faire régner dérisoire, à sa taille réelle.
J'ai usé de fantômes là où je les ai vus, au travail.
Je les ai gravés dans le bois comme on taille une robe pour redessiner le vivant dans le tissu du lieu, agité par l'outil.
Main-d'œuvre d'un tout autre projet.
Katy Couprie


OPERA

Des fosses et des fils et des câbles et des tubes et des blocs, mettez vos gants, attention aux fils des trolleys, danger, traces de pieds de bêtes dans la neige de vénerie, sonacome CL 20.30, vestiaires hommes et vestiaires femmes, et vastes et planes plaines de paperasses, et poutres et plinthes et papier peint chez le contremaître s'effondrant, j'invente et j'inventorie, des grues cendrées vers le Der, des rats qui de bourbe en bouffe ziupent, mais bon sang qui m'a fait sans façon, sans mouvement, sans âme, désolé, ce chef-d'œuvre ?

Extrait de " Fondrie ", Jean-Pascal Dubost, Cheyne, Grands fonds, 2002.

 

YVON REGIN


Ouvrier tu nais, ouvrier tu restes. Fatalité. Et même pas de quoi se révolter quand on naît à Marnaval, en 1926, dans une famille d'ouvrier. Alors, qu'est-ce qui a bien pu se passer pour Yvon Régin, devenu instituteur, secrétaire de mairie (à Chamouilley) et écrivain ? C'est peut-être ce qu'il essaie de dire dans "Les Automnales", un de ses plus beaux livres, où il relate sa dernière année d'école primaire à Marnaval, avant le basculement dans "l'autre monde" : le collège, et l'école d'instituteurs pour lui, l'usine à quatorze ans pour la plupart de ses camarades. " Les Automnales ", c'est tout un univers de vie ouvrière dans le regard d'un enfant. Comment se côtoient ces deux mondes - celui de l'enfance, celui des adultes. Avec son cortège d'aventures, d'affrontements, fanfare et chapardages. Et les rôles éminents du curé et de l'instituteur. Un enfant s'éveille au monde. Dure et violente réalité à Marnaval en ces années là. Mais toute la jouissance, aussi, de la forêt, de la Marne. Arbres cabanes et bagarres avec ceux du Clos-Mortier, le quartier rival. Comme il le fit pour la plupart de ces livres, c'est à compte-d'auteur que furent publiées " Les Automnales ". Et l'adhésion de toute la famille à ce projet solitaire, puisque c'était pris sur ses (maigres) économies. Une dizaines de livres, ainsi. Auxquels il faut ajouter une étude remarquable sur la catastrophe de Marnaval (1883). Ecrire sera toujours pour Yvon Régin (à quelques exceptions près) sa manière de ne jamais quitter Marnaval. Sa fidélité. Fidélité que dans son dernier livre, "La côte aux chats", il prévoit d'entretenir jusque dans l'éternité, lui qui croyait tellement aux hommes qu'il croyait même en Dieu.


LA CÔTE AUX CHATS (extrait)

... Il fallait bien que l'inévitable survînt un jour ou l'autre... Nos fîers-à-bras ont tellement bien passé la main dans le dos au Bon Dieu qu'il a fini par exaucer leur ardente prière en leur reconstruisant leur bonne vieille usine dans un des plus beaux coins de son Paradis... pour qu'ils soient à jamais divinement heureux...
Maintenant vous avez tout compris. Que sont les brouillards de l'automne dans la vallée de la Marne sinon la fumée grise des grandes cheminées que le vent rabat sur le village ? Et les éclairs qui illuminent le ciel les soirs d'orage sont bien venus de là-haut : ce sont les grands arcs électriques des tableaux de la centrale et de la sous-station ; quant aux grondements indécis que l'on perçoit au loin, ce sont ceux de la turbine, des ponts roulants et des trains de laminoirs, et les gros coups de tonnerre proviennent bien du casse-fonte, des marteaux pilons et du blooming. Et vous saurez aussi à présent que la rougeur de l'horizon au soleil couchant, c'est bien la lointaine et sauvage rombleur des coulées aux hauts-fourneaux et à l'aciérie...
... Et les gerbes d'étincelles qui réjouissaient nos yeux d'enfants sous les scies, devant les meules et au-dessus des lingotières dans la fosse de coulée se sont à jamais figées en étoiles brillantes dans la voûte bleue du beau ciel de nos souvenirs, éclairant des nuits sereines pleines de beaux
rêves, où tous les bruits de l'usine, comme revenus du fond des âges, chantent en une rumeur grandiose, mêlés aux cris joyeux des enfants dans les cours de l'école Diderot, aux acclamations des supporters de l'Union Sportive Marnavalaise, à la musique de la fanfare des Forges, à la voix puissante du curé Blanchot, au chant des cloches de notre église Saint-Charles, à l'appel à peine assourdi de notre sirène et aux francs rires du monde ouvrier, étrange et rudement belle symphonie du tout simple bonheur de ce temps là...

 

L'exposition vue de l'autre bout de la salle. Le Monument à l'Ouvrier de Martin Bruneau Le Monument à l'Ouvrier de Martin Bruneau les grandes affiches Yvon Régin Osne-le-Val, images Katy Couprie, texte de Jean-Pascal Dubost Les affiches Les textes de l'exposition Les textes de Yvon Régin Yvon Régin